Bertrand Russell

De la fumesterie intellectuelle
(An Outline of Intellectual Rubbish)

Extrait

Essai-critique paru chez Haldeman-Julius en 1943
(Ré-édition Routledge, Taylor & Francis Publishing, 2009)

Traduit de l'anglais par Myriam Dennehy
Editions de L'Herme, 2013
 


De la fumesterie intellectuelle
(Le texte originel est cité à la fin)

L'Âge de la Foi, célébré par nos philosophes néoscolastiques, était un temps où le clergé s'en donnait à coeur joie. La vie quotidienne était truffée de miracles accomplis par des saints et de mauvais sorts jetés par des démons et des nécromanciens. Les sorcières étaient brûlées par milliers sur le bûcher. Le péché trouvait son châtiment dans la peste et la famine, les tremblements de terre, les inondations et les incendies. Et pourtant, les hommes ne péchaient pas moins qu'aujourd'hui. La connaissance scientifique du monde était encore très lacunaire. Quelques érudits se souvenaient que les Grecs avaient établi la rotondité de la Terre, mais la plupart des gens se moquaient de l'idée qu'il pût y avoir des antipodes, et supposer qu'ils fussent habités était une hérésie. On s'imaginait que l'immense majorité de l'humanité était damnée (depuis, les catholiques modernes sont revenus sur cette opinion) et menacée à chaque instant par les forces du mal. Des diablotins embusqués dans la nourriture que les moines s'apprêtaient à manger risquaient de prendre possession de leur corps s'ils omettaient de se signer avant chaque bouchée. Les personnes âgées ponctuent encore les éternuements d'un "Dieu vous bénisse", bien qu'elles aient oublié l'origine de cette coutume : on croyait qu'éternuer expulsait l'âme hors du corps, et que dire "Dieu vous bénisse" permettait de chasser les démons qui, à la faveur de telles expulsions de l'âme, risquaient de prendre possession du corps.

Les progrès scientifiques accomplis depuis quatre siècles ont permis à l'homme de connaître et de maîtriser la nature ; le clergé a fini par s'incliner devant l'astronomie, la géologie, l'anatomie et la physiologie, la biologie, la psychologie et la sociologie. L'Église, déboutée de ses positions, en a aussitôt investi d'autres. Évincée en astronomie, elle a cherché à enrayer les avancées de la géologie ; elle a combattu le darwinisme en biologie et s'oppose maintenant aux théories psychologiques et pédagogiques. À chaque étape, le clergé s'efforce de faire oublier son obscurantisme antérieur, afin que son obscurantisme actuel ne soit pas reconnu pour ce qu'il est. Passons en revue quelques exemples de l'irrationalité du clergé face à l'essor de la science, et voyons si le reste de l'humanité vaut mieux que cela.

[...]

L'astronomie copernicienne, pourtant enseignée dans les manuels, ne s'est pas encore répercutée dans notre religion ni notre éthique ; elle a à peine ébranlé notre croyance en l'astrologie. Nous persistons à croire que le dessein divin fait tout spécialement référence à l'homme, que la Providence récompense les gentils et qu'elle punit les méchants. Je suis parfois outré d'entendre proférer des blasphèmes au nom de la piété. Les religieuses prennent ainsi leur bain tout habillées et, si on leur demande la raison d'une telle pudeur quand aucun homme ne risque de surprendre leur nudité, elles répondent : « Ah, mais vous oubliez le bon Dieu ! » À les entendre, leur dieu est un voyeur dont le regard traverse les murs de salle de bains, mais qu'un morceau de tissu suffit à arrêter. Quelle drôle de conception !

La notion même de "péché" me laisse perplexe, mais sans doute cela tient-il à ma nature pécheresse. Si le péché consistait à infliger des souffrances inutiles, je comprendrais ; au lieu de cela, il consiste le plus souvent à les épargner. Il y a quelques années, la Chambre des Lords examinait un projet de légalisation de l'euthanasie dans le cas de maladies incurables et douloureuses. Outre plusieurs certificats médicaux, le consentement du patient était requis. Il me semblait tout naturel que l'on demandât le consentement du patient, mais l'archevêque de Canterbury, expert officiel en matière de péché, réprouva cette procédure. Dès lors que le patient y consent, en effet, l'euthanasie est un suicide et, par conséquent, un péché. Les Lords se rendirent à la voix de l'autorité et déboutèrent ce projet de loi. Pour complaire à l'archevêque et au Dieu dont il se réclamait, les cancéreux sont ainsi condamnés à une agonie aussi longue qu'inutile, à moins que leurs médecins ou leurs infirmières n'aient la décence d'encourir une accusation pour meurtre. Il m'est difficile de souscrire à la conception d'un Dieu qui prenne plaisir à contempler de telles tortures, et je ne suis assurément pas disposé à adorer un Dieu qui soit capable de cette cruauté aveugle. Mais, encore une fois, cela ne fait que montrer l'étendue de ma dépravation.

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Intellectual Rubbish

The Ages of Faith, which are praised by our neoscholastics, were the time when the clergy had things all their own way. Daily life was full of miracles wrought by saints and wizardry perpetrated by devils and necromancers. Many thousands of witches were burnt at the stake. Men’s sins were punished by pestilence and famine, by earthquake, flood, and fire. And yet, strange to say, they were even more sinful than they are now-a-days. Very little was known scientifically about the world. A few learned men remembered Greek proofs that the earth is round, but most people made fun of the notion that there are antipodes. To suppose that there are human beings at the antipodes was heresy. It was generally held (though modern Catholics take a milder view) that the immense majority of mankind are damned. Dangers were held to lurk at every turn. Devils would settle on the food that monks were about to eat, and would take possession of the bodies of incautious feeders who omitted to make the sign of the Cross before each mouthful. Old-fashioned people still say “bless you” when one sneezes, but they have forgotten the reason for the custom. The reason was that people were thought to sneeze out their souls, and before their souls could get back lurking demons were apt to enter the unsouled body; but if any one said “God bless you,” the demons were frightened off.

Throughout the last 400 years, during which the growth of science had gradually shown men how to acquire knowledge of the ways of nature and mastery over natural forces, the clergy have fought a losing battle against science, in astronomy and geology, in anatomy and physiology, in biology and psychology and sociology. Ousted from one position, they have taken up another. After being worsted in astronomy, they did their best to prevent the rise of geology; they fought against Darwin in biology, and at the present time they fight against scientific theories of psychology and education. At each stage, they try to make the public forget their earlier obscurantism, in order that their present obscurantism may not be recognized for what it is. Let us note a few instances of irrationality among the clergy since the rise of science, and then inquire whether the rest of mankind are any better.

[...]

Although we are taught the Copernican astronomy in our textbooks, it has not yet penetrated to our religion or our morals, and has not even succeeded in destroying belief in astrology. People still think that the Divine Plan has special reference to human beings, and that a special Providence not only looks after the good, but also punishes the wicked. I am sometimes shocked by the blasphemies of those who think themselves pious—for instance, the nuns who never take a bath without wearing a bathrobe all the time. When asked why, since no man can see them, they reply: “Oh, but you forget the good God.” Apparently they conceive of the Deity as a Peeping Tom, whose omnipotence enables Him to see through bathroom walls, but who is foiled by bathrobes. This view strikes me as curious.

The whole conception of “Sin” is one which I find very puzzling, doubtless owing to my sinful nature. If “Sin” consisted in causing needless suffering, I could understand; but on the contrary, sin often consists in avoiding needless suffering. Some years ago, in the English House of Lords, a bill was introduced to legalize euthanasia in cases of painful and incurable disease. The patient’s consent was to be necessary, as well as several medical certificates. To me, in my simplicity, it would seem natural to require the patient’s consent, but the late Archbishop of Canterbury, the English official expert on Sin, explained the erroneousness of such a view. The patient’s consent turns euthanasia into suicide, and suicide is sin. Their Lordships listened to the voice of authority, and rejected the bill. Consequently, to please the Archbishop—and his God, if he reports truly—victims of cancer still have to endure months of wholly useless agony, unless their doctors or nurses are sufficiently humane to risk a charge of murder. I find difficulty in the conception of a God who gets pleasure from contemplating such tortures; and if there were a God capable of such wanton cruelty, I should certainly not think Him worthy of worship. But that only proves how sunk I am in moral depravity.

***

Note

Ce ne sont là que de courts extraits. Les deux volumes mentionnés ci-dessus (français et anglais) qui'ont, chacun, qu'une centaine de pages chacun, ces pages sont tout aussi percutantes. Fortement recommandés.

Nous recommandons également, de Bertrand Russell, ses Essais sceptiques, parus chez Les Belles Lettres en 2011 - Préface de Mathias Leboeuf - Traduction d'André Bernard.


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