Valery Larbaud

Préface à 
Tandis que j'agonise
de
William Faulkner

(Edition française de As I lay Dying)

Gallimard, 1943


Voici un roman de moeurs rurales qui nous vient, dans une traduction bien faite, de l'Étal de Mississipi où l'auteur, M. William Faulkner, naquit en 1897 et réside. Tandis que j'agonise présente certainement plus d'intérêt et possède, à mon avis, une beaucoup plus haute valeur esthétique que la grande majorité des livres parmi lesquels la librairie doit, pour la commodité du public, le ranger, c'est-à-dire sous l'étiquette «romans paysans».

D abord, il nous décrit avec puissance et netteté des paysages, des conditions d'existence et des groupes humains d'une région des États-Unis que la littérature a jusqu'à présent assez rarement exploitée: la partie d'un État du Sud située à peu près à égale distance de l'Atlantique et du Golfe du Mexique et dont les principaux produits sont le coton et le maïs. Le climat est méridional et continental; c'est bien le Sud, mais un Sud encore assez éloigné de la mer des Antilles, de la région deltaïque du Mississipi que Paul Morand nous fait entrevoir à la fin de sa nouvelle intitulée Bâton-Rouge.

Le lecteur ne manquera pas d'être frappé du caractère purement agricole de ces vastes campagnes, de l'absence des grandes villes, de la mauvaise organisation des voies et services de communication, et du peu de densité d'une population de propriétaires cultivateurs dont la vie semble être beaucoup plus pénible que celle de la plupart des ruraux, fermiers et métayers, de l'Europe centrale et occidentale. Le contraste est grand entre ces États-Unis et ceux que nous montrent les romans dont l'action se déroule en Nouvelle-Angleterre, en Virginie, dans le Centre et dans l'Ouest.

Mais ce n'est pas dans cette teinture que réside tout le mérite de cet ouvrage. Les personnages de M. William Faulkner ont une qualité et une vérité humaines qui nous touchent plus profondément que l'exotisme de leur milieu. Anse Bundren et son voisin Vernon Tull, si misérables et dégradés qu'ils puissent à première vue nous paraître, sont des hommes dont les sentiments ne peuvent pas nous être indifférents, étrangers. Ce sont des chefs de famille à la manière «aryenne», des descendants d'émigrés européens, et il ne nous est pas difficile, dès que nous nous sommes familiarisés avec eux, de nous mettre à leur place et de partager imaginairement leur vie, leurs peines, leurs pauvres joies, leurs préoccupations.

Du reste nous pouvons, sans aucune intention de parodier le sujet de ce roman, le transposer en un épisode de caractère épique: l'épisode des obsèques de la reine (homérique) Addie Bundren, conduites selon ses dernières volontés par son époux Anse et par les princes leurs enfants : l'aîné Cash le très habile charpentier, boiteux comme Héphaïslos; Darl en qui un esprit de démence et de prophétie habite; Jewel, cru fils d'Anse, en réalité le «vivant mensonge», le fils adutérin d'Addie et du Devin (entendez le Révérend) Whitfief; et le dernier-né, Vardaman, un enfant, et la princesse Dewey Dell, âgée de dix-sept ans, qui porte en ses flancs le fruit de ses amours clandestines avec un bel «étranger», Lafe, ouvrier venu de la ville pour aider à la récolte du coton (son prénom semblerait indiquer une origine scandinave : Leif ?).

La reine Addie Bundren, la Mère, a voulu que son cercueil fût construit sous ses yeux par Cash et que ses restes fussent conduits, sur la charrette familiale, entourés de tous les siens, à la «ville», à Jefferson, où ses parents sont enterrés. Et le roi Anse, le faible, le paresseux, le têtu Anse, - Ulysse paysan dont toute la ruse consiste à exploiter la pitié que sa faiblesse et ses défauts mêmes inspirent à ses voisins, à ses enfants, à tous ceux qui l'approchent, - Anse lui a donné sa parole qu'il serait fait ainsi.

Et tout l'épisode, à partir du moment où Addie rend le dernier soupir, n'est que le récit de ces étranges et interminables obsèques, du lent voyage de ce cercueil troué (on verra par qui et pourquoi) au long des mauvaises routes ravagées par un orage récent, à travers des rivières dont les ponts vermoulus viennent d'être emportés par les eaux, avec des haltes dans les granges, dans les fermes, sous un dur ciel de juillet et l'escorte aérienne des rapaces appelés par 1'odeur du cadavre, - jusqu'à l'arrivée à la ville où la dépouille de la reine Addie est déposée dans sa tombe, et où le roi Anse, ayant allégé sa famille du prince Darl qu'on expédie à l'asile d'aliénés de la capitale, et s'étant fait poser le râtelier qui lui permettra, - son rêve depuis des années, - de manger la nourriture que Dieu a faite pour tous les hommes, trouve aussitôt à remplacer sa reine défunte par une nouvelle Mme Bundren.

Autour de cet épisode central se groupent très naturellement des situations anecdotiques, actuelles les unes, les autres rétrospectives et biographiques: la construction du cercueil; la visite in extremis du médecin; l'adultère d'Addie et sa pénitence; comment Addie et Anse se sont connus et fiancés; comment Jewel a pu, sans argent, acheter un cheval; la confession manquée du Rév. Whilfield; et «le vertueux pharmacien de Molison»; et les progrès de la folie chez Darl; et l'aventure, digne sujet d'un conte de Boccace ou de La Fontaine, de Dewey Dell avec l'étudiant en pharmacie...Et à côté de la transposition en Épique, l'imagination du lecteur se trouve assez sollicitée pour inventer une transposition en dramatique: autour du roi et des princes, voici le choeur avec ses coryphées: Vernon Tuil côté des hommes et la pieuse Cora Tull du côté des femmes, les voisins et les voisines, les familles qui donnent asile au convoi funèbre, les gens rencontrés sur la route et, aux approches de la «ville», quelques noirs.

On peut, d'après ces brèves indications, concevoir à quel point la complexité de la vie est minutieusement et intensément représentée dans ce livre, et avec quelle précision les figures des personnages sont dessinées. Et cela nous amène à considérer la forme donnée par M. William Faulkner à ce roman. Elle est telle qu'on peut dire qu'il a joué le tout pour le tout : elle exige deux lectures très attentives, même d'un lecteur familiarisé avec le monologue dramatique de Robert Browning et le monologue intérieur d'Édouard Dujardin, d'Arthur Schnitzler et de James Joyce. Cet effort nécessaire peut rebuter le simple curieux, l'homme qui ne demande aux ouvrages d'imagination qu'un délassement. Tandis que j'agonise veut être regardé, considéré dans ses détails, examiné de près, étudié. Et pour le bien goûter et l'apprécier, il faut que le lecteur, arrivé disons à l'arrestation de Darl, songe aussitôt à la déception sentimentale d'Eula Tull lorsque celle nouvelle lui parviendra. «Il n'épousera pas Eula Tull.»

L'emploi du monologue intérieur dans les romans américains de langue anglaise est certainement une conséquence de la publication de l'Ulysse, de James Joyce; mais son introduction avait été préparée, comme dans la prose anglaise, par des monologues dramatiques. Dans les Ballads de Bayard Taylor, les deux pièces intitulées The Quaker Widow et The old Pennsylvania Farmer, montrent, tout comme les monologues de Robert Browning, par quelle extension d'usage le monologue intérieur en prose, ce nouveau moyen de «mettre la chose sous les yeux», est sorti du monologue dramatique. (On peut comparer, à ce point de vue, les chapitres intitulés «Addie» et «Whitfield» à ces deux morceaux de Bayard Taylor.)

Du reste, le traitement de celte forme par M. William Faulkner lui est assez personnelle: il suggère l'image d'une machine à lire et à projeter la pensée, d'une sorte de réflecteur, que le romancier braquerait sur chacun de ses personnages à tour de rôle. Il convient de dire aussi que ce procédé n'est pas systématiquement employé par notre auteur: un de ses plus récents romans, Sanctuary, est écrit sous la orme narrative.M. Maurice Coindreau, qu'on doit féliciter d'avoir mené à bien une tâche épineuse, a fait sagement en ne cherchant pas à rendre les caractéristiques du patois que parlent les personnages de Tandis que J'agonise. Ce patois peut être curieux pour le lecteur de langue anglaise (le verbe to aim y joue le rôle d'un auxiliaire), mais ce n'est guère qu'un anglais dégradé, entaché de négligence et de mauvaises habitudes, qui nous a paru plus difficile que savoureux, bien qu'il reflète les conditions d'existence de ceux qui le parlent et soit bien dans l'atmosphère du livre.

D'autre part, on jugera peut-être que la langue des monologues intérieurs comporte des passages en style soutenu et souvent d'une grande beauté qui détonnent parmi la simplicité d'allure et la gaucherie voulue, de narration scolaire, qui compose le fond du langage pensé de la plupart des personnages. Mais il convient de remarquer que ces ruraux possèdent une culture littéraire qui, toute rudimentaire qu'elle soit, est de haute origine: formée de bribes et de morceaux des deux Testaments, d'hymnes basées sur les Psaumes, et du commentaire clérical de la secte protestante à laquelle les Bundren et leurs voisins appartiennent, il n'est pas surprenant qu'elle leur permette de trouver parfois, et spontanément, le ton de l'épopée et de la prophétie.

Il faut souhaiter que le succès obtenu en pays de langue française par celle version de As I lay dying engage l'éditeur à publier une traduction de Sanctuary.


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