Jerome K. Jerome

Trois hommes dans un bateau
(Three Men in a Boat)
Chapitre huit

Three Men in a Boat [To Say Nothing of the Dog] - 
Bristol & London: J.W. Arrowsmith & Simpkin, Marshall & Co - 1889
Traduction de Philippe Rouard - 1994


À propos de lieder allemands
(Le texte originel est cité à la fin)

Parler chansons comiques et réceptions me rappelle un incident assez curieux dont j’ai été témoin. Comme il jette une vive lumière sur le fonctionnement intime de la nature humaine en général, il est bon, je pense, d’en faire état dans ces pages.

Nous étions à une soirée. Nous avions nos plus beaux habits, nous causions avec distinction, et nous étions tous très heureux tous, sauf deux étudiants revenus d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, visiblement agités et mal à l’aise, comme s’ils trouvaient le temps long. En vérité, nous étions trop intelligents pour eux. Notre conversation brillante et raffinée tout comme nos goûts de gens du grand monde les dépassaient. Ils n’étaient pas à leur place parmi nous. Ils n’auraient jamais dû s’y trouver. Tout le monde s’accorda sur ce point, par la suite.

On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie et morale. On flirta avec une dignité pleine de grâce. On fit même de l’humour d’une façon très chic.

Après le dîner, quelqu’un récita un poème français, que chacun déclara admirable. Une dame chanta en espagnol une ballade sentimentale, si pathétique qu’elle arracha des larmes à un ou deux d’entre nous.

Et puis ces deux jeunes gens se levèrent et nous demandèrent si nous avions jamais entendu Herr Glossenn Boschen (qui venait précisément d’arriver et se trouvait en bas, dans la salle à manger) chanter en allemand son grand air comique.

Nul d’entre nous ne l’avait entendu, autant qu’on s’en souvînt.

Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôle qui fût jamais écrite, et, si nous le voulions, ils demanderaient à Herr Glossenn Boschen, qu’ils connaissaient très bien, de nous l’interpréter. Cette chanson était si drôle, affirmèrent-ils, que la fois où Herr Glossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, ce dernier avait tant ri qu’on avait dû le mettre au lit pour le calmer.

Ils ajoutèrent que personne ne savait la mettre en valeur comme Herr Glossenn Boschen, car il arborait, de la première à la dernière parole, un air si grave, que c’était à croire qu’il chantait une tragédie. Parti pris qui, bien entendu, ne faisait que redoubler l’effet comique. Jamais, insistèrent-ils, il ne laissait deviner à ses intonations ou à ses gestes ce qui eût tout gâté qu’il s’agissait d’une chanson amusante. C’était précisément son air sérieux, voire pathétique, qui en faisait toute la drôlerie.

Nous répondîmes que cela nous amuserait beaucoup de l’entendre, et ils descendirent chercher Herr Glossenn Boschen.

Il devait aimer chanter cette chanson, car il arriva aussitôt et se mit au piano sans mot dire.

« Oh ! Vous allez rire ! » chuchotèrent les jeunes gens en traversant le salon pour aller prendre place derrière le dos du professeur.

Herr Glossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’avait rien de comique. C’était un air plein d’âme et lugubre à vous donner le frisson ; mais nous nous murmurions l’un à l’autre que c’était la manière allemande, et nous nous apprêtions à nous amuser.

Je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris à l’école, et, deux ans après la fin de mes études, je ne m’en rappelais plus un seul mot ; je n’ai jamais eu à m’en plaindre depuis. Toutefois, je ne tenais pas, dans cette noble assemblée, à laisser deviner mon ignorance, et il me vint une idée que je jugeai assez bonne. Je ne quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et imitai leurs réactions. Quand ils gloussaient, je gloussais ; quand ils éclataient de rire, j’éclatais pareillement ; et de temps à autre, j’ajoutais un petit ricanement de mon cru, comme si je venais de capter un trait d’esprit qui avait échappé aux autres. Je me félicitais intérieurement de cette fine astuce.

Je remarquai, tandis que Herr Glossenn Boschen poursuivait, que je n’étais pas le seul à imiter les deux étudiants. Nombre d’invités tenaient leurs yeux fixés sur eux et gloussaient quand ils gloussaient, pouffaient quand ils pouffaient ; et, comme tous deux n’arrêtaient pas de glousser, de pouffer et d’éclater de rire, tout se passait à merveille.

Et pourtant, le professeur allemand n’avait pas l’air content. Au premier de nos rires, son visage exprima un grand étonnement, comme si le rire eût été la dernière chose à laquelle il se fût attendu. On trouva cela d’autant plus drôle que l’on savait que son sérieux imperturbable faisait partie du spectacle, et que, s’il avait eu la faiblesse de sourire à son propre comique, il aurait manqué assurément son effet. Comme on continuait de rire, sa surprise fit place à un air de contrariété et d’indignation, et il décocha des regards courroucés à toute l’assistance (excepté aux deux jeunes gens derrière lui, qu’il ne pouvait voir). Cela nous fit hurler de rire.

Ah ! C’était trop drôle ! Il nous ferait mourir ! Les paroles à elles seules, disions-nous, étaient déjà d’un comique à se tordre, mais cette gravité affectée en plus, non, vraiment, c’était trop !

Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena autour de lui un tel regard de férocité concentrée que, si les deux jeunes gens ne nous avaient pas prévenus que c’était la manière allemande d’interpréter le comique, nous aurions eu quelque inquiétude ; et l’étrange mélopée prit des accents si déchirants que, n’eussions-nous pas su ce que nous savions, nous aurions sorti nos mouchoirs.

Il acheva au milieu d’un déchaînement d’hilarité. On n’avait jamais rien entendu de plus drôle, affirmait-on en se tapant sur les genoux. Nous trouvâmes étrange, après une démonstration aussi éclatante, que la rumeur populaire pût encore reprocher aux Allemands de manquer d’humour. Et nous demandâmes au Herr Professor pourquoi il ne faisait pas traduire sa chanson en anglais, afin que tous puissent la comprendre et en apprécier la grande portée comique.

Alors Herr Glossenn Boschen se leva, frémissant de colère. Il nous injuria en allemand (langue à mon avis singulièrement appropriée à cet usage), et il trépigna, brandit le poing et nous donna tous les noms d’oiseaux qu’il savait en anglais. Jamais de sa vie, rugissait-il, il n’avait reçu pareil affront.

Il nous apparut alors que sa chanson n’avait rien de comique. Elle parlait d’une jeune fille vivant dans les montagnes du Hartz, et qui avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé. À sa mort, celui-ci retrouvait l’âme sœur dans l’au-delà, mais, au dernier couplet, il la quittait pour convoler avec un autre esprit. Je me souviens mal des détails, mais l’histoire est assurément des plus tristes. Herr Boschen nous hurla qu’il l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, et que celui-ci avait sangloté comme un petit enfant. Il nous dit encore que l’on tenait généralement ce poème pour l’un des plus tragiques et des plus émouvants de la littérature allemande.

La situation était embarrassante pour nous, très embarrassante. Il n’y avait rien à répondre. Nous cherchâmes du regard les deux jeunes criminels, mais ils avaient dû quitter la maison sur la pointe des pieds, dès la fin du morceau.

Nos réjouissances cessèrent là. Je n’ai jamais vu de soirée s’achever aussi discrètement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit même pas bonsoir. On descendit l’escalier l’un après l’autre, à pas furtifs, évitant les lumières. Chacun chuchotait aux domestiques de lui apporter manteau et chapeau, puis allait lui-même ouvrir la porte et s’éclipsait, tournant le coin de la rue au plus vite afin d’éviter les autres.

Depuis lors, je n’ai jamais manifesté grand intérêt pour les chansons allemandes.

*

On German Lieder

Speaking of comic songs and parties, reminds me of a rather curious incident at which I once assisted; which, as it throws much light upon the inner mental working of human nature in general, ought, I think, to be recorded in these pages.

We were a fashionable and highly cultured party. We had on our best clothes, and we talked pretty, and were very happy - all except two young fellows, students, just returned from Germany, commonplace young men, who seemed restless and uncomfortable, as if they found the proceedings slow. The truth was, we were too clever for them. Our brilliant but polished conversation, and our high-class tastes, were beyond them. They were out of place, among us. They never ought to have been there at all. Everybody agreed upon that, later on. 

We played MORCEAUX from the old German masters. We discussed philosophy
and ethics. We flirted with graceful dignity. We were even humorous - in a highclass way.

Somebody recited a French poem after supper, and we said it was beautiful; and
then a lady sang a sentimental ballad in Spanish, and it made one or two of us
weep - it was so pathetic.

And then those two young men got up, and asked us if we had ever heard Herr
Slossenn Boschen (who had just arrived, and was then down in the supper-room)
sing his great German comic song.

None of us had heard it, that we could remember.

The young men said it was the funniest song that had ever been written, and that, if
we liked, they would get Herr Slossenn Boschen, whom they knew very well, to sing it. They said it was so funny that, when Herr Slossenn Boschen had sung it once before the German Emperor, he (the German Emperor) had had to be carried off to bed.

They said nobody could sing it like Herr Slossenn Boschen; he was so intensely serious all through it that you might fancy he was reciting a tragedy, and that, of course, made it all the funnier. They said he never once suggested by his tone or manner that he was singing anything funny - that would spoil it. It was his air of seriousness, almost of pathos, that made it so irresistibly amusing.

We said we yearned to hear it, that we wanted a good laugh; and they went downstairs, and fetched Herr Slossenn Boschen. He appeared to be quite pleased to sing it, for he came up at once, and sat down to the piano without another word.

"Oh, it will amuse you. You will laugh," whispered the two young men, as they passed through the room, and took up an unobtrusive position behind the Professor's back.


Herr Slossenn Boschen accompanied himself. The prelude did not suggest a comic song exactly. It was a weird, soulful air. It quite made one's flesh creep; but we murmured to one another that it was the German method, and prepared to enjoy it. 

I don't understand German myself. I learned it at school, but forgot every word of it two years after I had left, and have felt much better ever since. Still, I did not want the people there to guess my ignorance; so I hit upon what I thought to be rather a good idea. I kept my eye on the two young students, and followed them. When they tittered, I tittered; when they roared, I roared; and I also threw in a little snigger all by myself now and then, as if I had seen a bit of humour that had escaped the others. I considered this particularly artful on my part. 

I noticed, as the song progressed, that a good many other people seemed to have their eye fixed on the two young men, as well as myself. These other people also tittered when the young men tittered, and roared when the young men roared; and, as the two young men tittered and roared and exploded with laughter pretty continuously all through the song, it went exceedingly well.

And yet that German Professor did not seem happy. At first, when we began to laugh, the expression of his face was one of intense surprise, as if laughter were the very last thing he had expected to be greeted with. We thought this very funny: we said his earnest manner was half the humour. The slightest hint on his part that he knew how funny he was would have completely ruined it all. As we continued to laugh, his surprise gave way to an air of annoyance and indignation, and he scowled fiercely round upon us all (except upon the two young men who, being behind him, he could not see). That sent us into convulsions. 

We told each other that it would be the death of us, this thing. The words alone, we said, were enough to send us into fits, but added to his mock seriousness - oh, it was too much!

In the last verse, he surpassed himself. He glowered round upon us with a look of such  concentrated ferocity that, but for our being forewarned as to the German method of comic singing, we should have been nervous; and he threw such a wailing note of agony into the weird music that, if we had not known it was a funny song, we might have wept.

He finished amid a perfect shriek of laughter. We said it was the funniest thing we had  ever heard in all our lives. We said how strange it was that, in the face of things like  these, there should be a popular notion that the Germans hadn't any sense of humour. And we asked the Professor why he didn't translate the song into English, so that the common people could understand it, and hear what a real comic song was like.

Then Herr Slossenn Boschen got up, and went on awful. He swore at us in German (which I should judge to be a singularly effective language for that purpose), and he danced, and shook his fists, and called us all the English he knew. He said he had never been so insulted in all his life.

It appeared that the song was not a comic song at all. It was about a young girl who lived in the Hartz Mountains, and who had given up her life to save her lover's soul; and he died, and met her spirit in the air; and then, in the last verse, he jilted her spirit, and went on with another spirit - I'm not quite sure of the details, but it was something very sad, I know. Herr Boschen said he had sung it once before the German Emperor, and he (the German Emperor) had sobbed like a little child. He (Herr Boschen) said it was generally acknowledged to be one of the most tragic and pathetic songs in the German language.

It was a trying situation for us - very trying. There seemed to be no answer. We looked around for the two young men who had done this thing, but they had left the house in an unostentatious manner immediately after the end of the song.

That was the end of that party. I never saw a party break up so quietly, and with so little fuss. We never said good-night even to one another. We came downstairs one at a time, walking softly, and keeping the shady side. We asked the servant for our hats and coats in whispers, and opened the door for ourselves, and slipped out, and got round the corner quickly, avoiding each other as much as possible.

I have never taken much interest in German songs since then.


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