Christopher Hitchens

Mortality
(Vivre en mourant)

Edition 12 (Hachette), 2013
Climats (Flammarion), 2013

Texte originel et traduction de l'anglais par Bernard Lortholary


Texte originel suit :

Quand je décris la tumeur dans mon oesophage comme un «étranger invisible et sans émotion», je suppose que. comme tout le monde, je ne peux m'empêcher de lui donner certains attributs d'un être vivant, mais je sais cependant que c'est une aberration : un sorte d'expressions linguistiques dont on se sert pour dire, par exemples, qu'un nuage est colérique, qu'une montagne est fière ou qu'un beaujolais est présomptueux. Pour exister, un cancer a besoin d'un organisme vivant, mais il ne peut jamais devenir, lui, un organisme vivant. Toute sa malice - et voilà que je recommets la même erreur - réside dans le fait que le «mieux» qu'il peut faire est de mourir avec son hôte. Ça ou son hôte trouvera les moyens pour l'extirper et lui survivre.

Mais, comme je le savais avant de tomber malade, il y a des gens pour qui cette explication est insatisfaisante. Pour eux, un rongeur carcinome est vraiment un organisme conscient et dédié à une tâche précise : celle de se suicider tout en tuant lentement quelqu'un d'autre. Une sorte de mission que lui a confiée la Providence. Voilà peut-être une chose une chose à laquelle vous n'avez pas pensé à moins d'avoir lu certains passages comme celui qui suit et que vous trouverez facilement dans les blogs de certains fanatiques :

«Qui saurait nier la possibilité que le cancer dont aujourd'hui est atteint Christopher Hitchens est la vengeance d'un Dieu envers celui qui a utilisé sa voix pour le blasphémer ? [...] Les athées aiment ignorer les faits. Ils aiment agir comme si tout était «coïncidences». Vraiment? «Ce serait une une «coïncidence» que, de toutes les partie du corps de Christopher Hitchens, un cancer se soit attaqué à celle qu'il a utilisé pour ses blasphèmes ? [...] Continuez, chers athées à croire le contraire, qu'il s'agit là d'un "hasard". Sachez cependant que c'est précisément par là qu'il va mourir et par là qu'il va se tordre de douleur avant de dispaître à jamais de la surface de la terre et - et c'est là que le vrai plaisir débutera - il se retrouvera en enfer pour souffrir dans des flammes éternelles.»

Il existe de nombreux passages dans les saintes Écritures et la tradition religieuse qui, pendant des siècles, ont fait de cette sorte de regaudissement une croyance dominante. Bien avant que cela m'intéresse particulièrement, j'avais compris les objections évidentes. Tout d'abord, quel primat peut se vanter de connaître les intentions de Dieu ? Deuxièmement, les auteurs qui ont écrit des choses semblables ont-ils souhaité que leurs opinions soient lues par mes inoffensifs enfants, qui ont déjà beaucoup du mal à trouver leur voie ? Troisièmement, pourquoi ne serai-je pas mort d'un coup de foudre, ou quelque chose d'aussi inspirant ? La divinité vengeresse a-t-elle un arsenal si pauvre que tout ce qu'elle a pu trouver pour me faire disparaître est un cancer que mon âge et mon mode de vie laissaient supposer ? Quatrièmement, pourquoi le cancer ? Presque tous les hommes ont un cancer de la prostate s'ils vivent assez longtemps : c'est une chose indigne, mais également répartie entre les saints et les pécheurs, les croyants et les incroyants. Si vous soutenez que Dieu accorde des cancers appropriés à chaque pêcheur, vous devez également tenir compte du nombre de nourrissons qui contractent la leucémie. Certains dévots sont morts jeunes et dans la souffrance. Betrand Russell et Voltaire, en revanche, ont eu une bonne santé et une longue vie, tout comme certains criminels, certains psychopathes et divers tyrans. Ce genre de contradictions me semblent très aléatoires. Permettez, quand même, puisque je peux encore parler. d'attirer vos attentions, chers rédacteurs de messages comme ceux que vous écrivez, que ma voix n'a pas été le seul organe avec lequel j'ai blasphémé.

Car si ma voix disparaît avant je le fasse, je pourrai toujours continuer à écrire des polémiques contre les illusions religieuses, du moins jusqu'à ce que mon cerveau s'éteigne. Mais puisque j'y pense, pourquoi ne pas m'avoir donné, justement, un cancer du cerveau ? En imbécile terrifié et à demi conscient, j'aurais peut-être même crié, avec un tel cancer, pour qu'un prêtre vienne à mon chevet. Laissez-moi terminer en déclarant que, pour le moment, je suis encore lucide et que l'entité que je pourrai devenir avant de mourir dans un tel état ne sera pas «moi». Cela, pour démentir à l'avance toute rumeur ou mensonge qu'on pourra dire après ma mort.

*

Texte originel

When I describe the tumor in my esophagus as a «blind, emotionless alien», I suppose that even I couldn't help awarding it some of the qualities of a living thing. This at least I know to be a mistake: an instance of the pathetic fallacy (angry cloud, proud mountain, presumptuous little Beaujolais) by which we ascribe animate qualities to inanimate phenomena. To exist, a cancer needs a living organism, but it cannot ever become a living organism. Its whole malice-there I go again-lies in the fact that the «best» it can do is to die with its host. Either that or its host will find the measures with which to extirpate and outlive it.

But, as I knew before I became ill, there are some people for whom this explanation is unsatisfying. To them, a rodent carcinoma really is a dedicated, conscious agent-a slow-acting suicide-murderer-on a consecrated mission from heaven. You haven't lived, if I can put it like this, until you have read contributions such as this on the websites of the faithful :

«Who else feels Christopher Hitchens getting terminal throat cancer [sic] was God's revenge for him using his voice to blaspheme him? Atheists like to ignore FACTS. They like to act like everything is a "coincidence." Really? It's just a "coincidence" [that] out of any part of his body, Christopher Hitchens got cancer in the one part of his body he used for blasphemy? Yeah, keep believing that, Atheists. He's going to writhe in agony and pain and wither away to nothing and then die a horrible agonizing death, and THEN comes the real fun, when he's sent to HELLFIRE forever to be tortured and set afire.»

There are numerous passages in holy scripture and religious tradition that for centuries made this kind of gloating into a mainstream belief. Long before it concerned me particularly I had understood the obvious objections. First, which mere primate is so damn sure that he can know the mind of god? Second, would this anonymous author want his views to be read by my unoffending children, who are also being given a hard time in their way, and by the same god? Third, why not a thunderbolt for yours truly, or something similarly awe-inspiring? The vengeful deity has a sadly depleted arsenal if all he can think of is exactly the cancer that my age and former "lifestyle" would suggest that I got. Fourth, why cancer at all? Almost all men get cancer of the prostate if they live long enough: It's an undignified thing but quite evenly distributed among saints and sinners, believers and unbelievers. If you maintain that god awards the appropriate cancers, you must also account for the numbers of infants who contract leukemia. Devout persons have died young and in pain. Betrand Russell and Voltaire, by contrast, remained spry until the end, as many psychopathic criminals and tyrants have also done. These visitations, then, seem awfully random. My so far uncancerous throat, let me rush to assure my Christian correspondent above, is not at all the only organ with which I have blasphemed.

And even if my voice goes before I do, I shall continue to write polemics against religious delusions, at least until it's hello darkness my old friend. In which case, why not cancer of the brain? As a terrified, half-aware imbecile, I might even scream for a priest at the close of business, though I hereby state while I am still lucid that the entity thus humiliating itself would not in fact be «me.» (Bear this in mind, in case of any later rumors or fabrications.)


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