Arthur Buies

Despéranza

«Un étrange document»
d'après Oscar Dunn
(voir à la fin)

Texte paru dans Le Bien public le 9 juin 1874, 
veille du départ d'Arthur Buies pour la Californie.

Ce récit, l'un des rares écrits d'Arthur Buies, le substantif récit de son «Voyage en Californie» et divers chroniques de 1871 à 1878 font partie de l'édition critique de Francis Parmentier, professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières parue dans la «Bibliothèeque du Nouveau-Monde» des Presses de l'Université de Montréal en 1986 (Chroniques I) et 1991 (Chroniques II).


Je suis né il y a trente ans passés, et depuis lors je suis orphelin. De ma mère je ne connus que son tombeau, seize ans plus tard, dans un cimetière abandonné, à mille lieues de l’endroit où je vis le jour. Ce tombeau était une petite pierre déjà noire, presque cachée sous la mousse, loin des regards, sans doute oubliée depuis longtemps. Peut-être seul dans le monde y suis-je venu pleurer et prier.

Je fus longtemps sans pouvoir retracer son nom gravé dans la pierre ; une inscription presqu’illisible disait qu’elle était morte à vingt-six ans, mais rien ne disait qu’elle avait été pleurée.

Le ciel était brûlant, et, cependant, le sol autour de cette pierre solitaire était humide. Sans doute l’ange de la mort vient de temps en temps verser des larmes sur les tombes inconnues et y secouer son aile pleine de la rosée de l’éternité.

Mon père avait amené ma mère dans une lointaine contrée de l’Amérique du Sud en me laissant aux soins de quelques bons parents qui m’ont recueilli. Ainsi, mon berceau fut désert ; je n’eus pas une caresse à cet âge même où le premier regard de l’enfant est un sourire ; je puisai le lait au sein d’une inconnue, et, depuis, j’ai grandi, isolé au milieu des hommes, fatigué d’avance du temps que j’avais à vivre, déclassé toujours, ne trouvant rien qui pût m’attacher, ou qui valût quelque souci, de toutes les choses que l’homme convoite.

J’ai rencontré cependant quelques affections, mais un destin impitoyable les brisait à peine formées. Je ne suis pas fait pour rien de ce qui dure ; j’ai été jeté dans la vie comme une feuille arrachée au palmier du désert et que le vent emporte, sans jamais lui laisser un coin de terre où se trouve l’abri ou le repos. Ainsi j’ai parcouru le monde et nulle part je n’ai pu reposer mon âme accablée d’amertume ; j’ai laissé dans tous les lieux une partie de moi-même, mais en conservant intact le poids qui pèse sur ma vie comme la terre sur un cercueil.

Mes amours ont été des orages ; il n’est jamais sorti de mon cœur que des flammes brûlantes qui ravageaient tout ce qu’elles pouvaient atteindre. Jamais aucune lèvre n’approcha la mienne pour y souffler l’amour saint et dévoué qui fait l’épouse et la mère.

Pourtant, un jour, j’ai cru, j’ai voulu aimer. J’engageai avec le destin une lutte horrible, qui dura tant que j’eus la force et la volonté de combattre. Pour trouver un cœur qui répondît au mien, j’ai fouillé des mondes, j’ai déchiré les voiles du mystère. Maintenant, vaincu, abattu pour toujours, sorti sanglant de cette tempête, je me demande si j’ai seulement aimé ! Peut-être que j’aimais, je ne sais trop ; mon âme est un abîme où je n’ose plus regarder ; il y a dans les natures profondes une vie mystérieuse qui ne se révèle jamais, semblable à ces mondes qui gisent au fond de l’océan, dans un éternel et sinistre repos. Ô mon Dieu ! cet amour était mon salut peut-être, et j’aurais vécu pour une petite part de ce bonheur commun à tous les hommes. Mais non ; la pluie généreuse ruisselle en vain sur le front de l’arbre frappé par la foudre ; il ne peut renaître... Bientôt, abandonnant ses rameaux flétris, elle retombe goutte à goutte, silencieuse, désolée, comme les pleurs qu’on verse dans l’abandon.

Seul désormais, et pour toujours rejeté dans la nuit du cœur avec l’amertume de la félicité rêvée et perdue, je ne veux, ni ne désire, ni n’attends plus rien, si ce n’est le repos que la mort seule donne. Le trouverai-je ? Peut-être ; parce que, déjà, j’ai la quiétude de l’accablement, la tranquillité de l’impuissance reconnue contre laquelle on ne peut se débattre. Mon âme n’est plus qu’un désert sans écho où le vent seul du désespoir souffle, sans même y réveiller une plainte.

Et de quoi me plaindrais-je ? Quel cri la douleur peut-elle encore m’arracher ? Oh ! si je pouvais pleurer seulement un jour, ce serait un jour de bonheur et de joie. Les larmes sont une consolation et la douleur qui s’épanche se soulage. Mais la mienne n’a pas de cours ; j’ai en moi une fontaine amère et n’en puis exprimer une goutte, je garde mon supplice pour le nourrir, je vis avec un poison dans le cœur, un mal que je ne puis nommer, et je n’ai plus une larme pour l’adoucir, pas même celle d’un ami pour m’en consoler.

Maintenant tout est fini pour moi ; j’ai épuisé la somme de volonté et d’espérance que le ciel m’avait donnée. Ôtez au soleil sa lumière, au ciel ses astres, que restera-t-il ? L’immensité dans la nuit ; voilà le désespoir. Mes souvenirs ressemblent à ces fleurs flétries qu’aucune rosée ne peut plus rafraîchir, à ces tiges nues dont le vent a arraché les feuilles. Je dis adieu au soleil de mes jeunes années comme on salue au réveil les songes brillants qui s’enfuient. Chaque matin de ma vie a vu s’évanouir un rêve, et maintenant je me demande si j’ai vécu. Je compte les années qui ont fui : elles m’apparaissent comme des songes brisés qu’on cherche en vain à ressaisir, comme la vague jetée sur l’écueil rend au loin un son déchiré, longtemps après être retombée dans le sombre océan.

J’ai mesuré au pas de course le néant des choses humaines, de tout ce qui fait palpiter le cœur de l’homme, l’ambition, l’amour... L’ambition ! j’en ai eu deux ou trois ans à peine : cette fleur amère que les larmes de toute une vie ne suffisent pas à arroser, s’est épanouie pour moi tout à coup et s’est flétrie de même.
En trente ans j’ai souffert ce qu’on souffre en soixante ; j’ai vidé bien au-delà de ma coupe de fiel ; à peine au milieu de la vie, je suis déjà au déclin de ma force, de mon énergie, de mes espérances. Pour moi il n’y a plus de patrie, plus d’avenir !...

L’avenir ! eh ! que m’importe ! Quand on a perdu l’illusion, il ne reste plus rien devant soi. J’ai souffert la plus belle moitié de la vie, que pourrais-je faire de l’autre, et pourquoi disputer au néant quelques restes de moi-même ? Sur le retour de la vie, quand les belles années ont disparu, l’homme ne peut plus songer qu’au passé, car il voit la mort de trop près ; il ne désire plus, il regrette, et ce qu’il aime est déjà loin de lui. Pour cette nouvelle et dernière lutte, j’arriverais sans force, épuisé d’avance, certain d’être vaincu, tout prêt pour la mort qui attend, certaine, inévitable, pour tout enfouir et tout effacer.

Non, non, je ne veux plus... je m’efface maintenant que je ne laisse ni un regret ni une pensée. Si, plus tard, quelqu’un me cherche, il ne me trouvera pas ; mais, peut-être qu’en passant un jour près d’une de ces fosses isolées où aucun nom n’arrête le regard, où nulle voix n’invite au souvenir, il sentira un peu de poussière emportée par le souffle de l’air s’arrêter sur son front humide... cette poussière sera peut-être moi...


Présentation d'Oscar Dunn, journaliste, 
lors de la ré-édition de ce texte dans 
l'Opinion publique, le 18 juin
1874 :

Un étrange document

Un singulier hasard nous a jeté entre les mains l'étrange document qui suit. C'est une page dramatique écrite evidemment par un homme qui sait écrire : on y reconnaît le langage de la poésie, l'inspiration d'une imagination fiévreuse, d'une âme souffrante. Les hommes de lettres, les poètes surtout, qui savent quelles souffrances le talent subit clans ce pays, reconnaîtront un de leurs frères dans l'auteur de cette plainte touchante. C'est évidemment une de ces organisations délicates et sensibles qui, poursuivant sans cesse un bonheur idéal, peuvent difficilement supporter les tristes réalites de la vie, une de ces âmes ardentes que les déboires et les obstacles irritent, fatiguent et désespèrent et auxquelles la religion est d'autant plus nécessaire que rien ici-bas ne peut les satisfaire.

On lira plus loin, sous le titre Desperanza, une page d'un accent profond, écrite avec le sang du coeur, dans le style le plus remarquable. Nous 1'empruntons au Bien Public ou elle n'a pas été suffisamment remarquée.

C'est la parole d'adieu jetée à sa patrie, à ses amis, par un homme qui malade, l'âme brisée, va chercher sous un ciel plus clément la santé et la paix intérieure. Cette parole exprime des sentiments trop orageux, sans doute, et excessifs ; mais qui oserait reprocher à l'artiste sa nature impressionnable, à 1'écrivain son langage ému ? Le désespoir est mauvais conseiller Werther et René ne sont pas des modèles à imiter, mais it y a telle et telle page de leurs confessions éloquentes qui, détachées de 1'ensemble, sont un echo de tous les coeurs souffrants, le langage intime, la voix secrète de ceux qui un jour ont senti couler leurs larmes sous 1'étreinte du malheur. À ce même titre. Desperanza restera dans la littérature canadienne. L'auteur est, croyons-nous, Arthur Buies.

M. Buies est parti pour San Francisco. On serait peiné de savoir qu'un écrivain de sa trempe est perdu pour nous ; son absence, espérons-le, sera courte. Nous faisons des voeux pour le prompt rétablissement de sa santé, et nous voulons le revoir bientôt continuant au milieu de nous les travaux utiles auxquels il s'est adonné.

Au reste, M. Buies ne nous dit pas complètement adieu : it écrira régulierement pour l'Opinion Publique.

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Né en 1845 d'un père loyaliste et d'une mère de langue française, à Coteau-du-Lac, Oscar Dunn, fut élevé presque uniquement dans son milieu maternelle. Journaliste, il se mêla quelque peu de politique tout en écrivant, dès la fin de son adolescence jusqu'èa sa mort plutôt prématurée pour plusieurs journaux canadiens français à tendance diverses. Il est décédé avant de terminer son Glossaire franco-canadien en 1885, à quarante ans.

Une biographie plus complète d'Oscar Dunn  (en anglais) peut être lue, sous la plume de Guy Provost, sur le site DCB/DVB Mobile beta à cette adresse : 

http://www.biographi.ca/en/bio/dunn_oscar_11F.html

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Pour l'oeuvre d'Arthur Buies, se référer au site suivant :


https://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Arthur_Buies


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