Les chroniques de
Madame Fiona Darbon Van Maercke

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Du 1er févvrier 2016 (première chronique) à aujourd'hui

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007 - 2016-09-05

Chagall à Floreffe

Dans cette charmante commune de Belgique où les casse-vitesse sont aussi nombreux que les ronds-points se tient présentement une exposition du peintre biélorusse Chagall (1). Il s'agit somme toute d'une centaine de dessins et de gravures d'une collection privée, qui représentent pour la plupart des personnes de sexe indéterminé jouant à pouet-pouet camion avec des femmes nues possédant un strabisme plus ou moins prononcé, le tout au milieu d'animaux traditionnels chagalliens comme les chevaux, les vaches ou les coqs.

(1) "Marc Chagall - des rêves aux souvenirs". Jusqu'au 2 octobre 2016 - Site officiel du Centre culturel de Florelle. - À l’Abbatiale (abbaye) de Floreffe - Rue du Séminaire, 7 - 5150 Floreffe

L'expo était en elle-même une excuse, mon amour pour Chagall se limitant majoritairement à l'église St Stephan de Mainz (ou Saint-Étienne de Mayence), en Allemagne. En fait, je voulais voir la petite église de l'abbaye de Floreffe. Datant du XVIIe siècle après l'âne et le bœuf, l'église se trouve à flan de colline, au bout de la cour jouxtant le cloître traversé par des vieux paons sans plumes. De style un peu bâtard, roman croisé classique croisé baroque, elle a comme les volatiles précédemment cités perdu le faste de sa jeunesse.

Le clou de la visite était donc dans la nef : l'autel en marbre et les magnifiques stalles baroques de Pierre Enderling. L'autel, sorte de portique fermé en marbre devant peser 2000 tonnes, fait un peu tache entre ces murs dont le plâtre se décolle et laisse deviner la brique rouge et les planches ayant servi à plafonner le bâtiment. Imposant, il dit clairement que dieu est puissant, parfait, lourd et rose strié de gris.

Face à lui, des pièces de bois alignées en 4 rangées (deux de chaque côté) forment 74 sièges. Sur chaque séparation, chaque dessous de siège, chaque haut de dossier, on peut voir une figure ou un buste sculpté différent. Il est évident que ces sièges ont été fabriqués parce que les messes de l'Abbé Jean-Relou étaient beaucoup trop longues. Dès lors, Frère Jean-Fripon pouvait demander au Frère Jean-Pinard de changer de place avec lui comme ça Jean-Fripon regarderait les bébés joufflus en bois manifestement atteints du syndrome de Down et ricanerait pendant que Jean-Pinard achèverait discrètement son vin de messe derrière le nez crochu d'un Père de l'Eglise.

En se dirigeant vers la sortie, pour éviter de regarder une énième Tour Eiffel (l'époque parisienne de Chagall n'est définitivement pas sa meilleure), on peut se tourner vers les mur et admirer les statues qui arborent, en fonction de votre position, une face banale ou un profil affichant un délicieux hyperprognathisme.

Fiona

(Photos en provenancce des site http://delcampe-static.net et http://static.skynetblogs.be/)

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006 - 2016-08-01

Glo'Art

De la Géorgie à la Macédoine, de Stockholm à Thuin (1), les centres d'artistes en résidence fleurissent en Europe. Ils permettent aux peintres, sculpteurs, écrivains, photographes, etc. de combiner voyage et travail précaire sous-payé.

Situé en Flandre, à la frontière hollandaise, Glo'Art (2) est un centre accueillant des artistes en résidence dans un quartier aisé, coincé entre le village-roi des soldes de marques et la ville-championne de la vente de cannabis. Les ateliers et espaces d'exposition sont installés au milieu d'un cadre idyllique, très (trop) bien entretenu, divisé en secteurs : de longs couloirs où sont exposées des photographies, une pelouse parfaitement tondue dans laquelle se dressent ça et là des sculptures contemporaines, et reliant les différents espaces des chemins de gravier qui nous permettent de nous promener parmi les toiles sous plexiglas.

A Glo'Art, une des artistes en résidence nous apprend que malgré un horaire de travail rigoureux et une productivité surveillée, une armée de Polonais, tels des soigneurs du zoo de Granby, sont engagés pour veiller à ce que les résidents ne manquent de rien.

Sans mauvaise foi aucune, on se demande si le côté lisse de l'endroit ne desservira pas l'art contemporain pour en faire un lieu guindé fréquenté par de riches amateurs d'art en costume/tailleur issus du même moule. On pense aussi à ce qu'il adviendra dans 5 ans des toiles et des photographies exposées en plein soleil et à l'humidité.

Boisé, luxueux, et select, Glo'Art est un peu le Pairi Daiza flamand du domaine de Sagard, les pandas en moins.

Fiona

(Photos en provenance du site https://www.tumblr.com.)

(1) Thuin est une ville francophone de la Belgique en région wallone, chef-lieu d'arrondissement (province de Hainaut), au coeur de la Thudinie. (Note de l'éditeur)

(2) 24 Van Kerckemstraat, Lanaken, Belgique 3620. - Un site anglophone (sic) : http://www.gloart.be/

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005 - 2016-07-04

Le douanier Rousso

Le 3 août 1958, Erika Kohut, immigrée autrichienne, trouva un bébé sur l'aire de l'autoroute sur laquelle elle avait arrêté sa caravane pour la nuit. Une lettre était agrafée au sac isotherme du Aldi dans lequel se trouvait l'enfant :

«À la persone qui trouvera mon enfant, je suis pauvre et je ne peut plus m'occuper de mon fis. Il sappel Jean-Jacques Rousso. Il é gentil mais il cri beaucou. Si vous le bercez, ne le secouez pas trop il pète beaucoup et vomi facilemant ».

Jean-Jacques a, depuis tout petit, montré un penchant pour les activités artistiques. Réalisant seul son premier collier de pâtes à l'âge de 2 ans et son premier porte-bic en pot de yaourt à 3, il était la fierté d'Erika. Ce talent, ainsi que ses lourds troubles gastriques, avaient bien sûr un revers désagréable : comme tous les génies, il fût rapidement ostracisé. Chacune de ses productions était mystérieusement détériorée pendant la nuit ; un cendrier en bogues de châtaigne, un sous-verre en brique de lait mais aussi son précieux hibou en papier-crépon.

Retiré de l'école après avoir été enterré vivant sous une trentaine de couches sales, il continua son apprentissage scolaire avec sa mère adoptive, voyageant à travers la France. Dans chaque village, le même scénario se reproduisait. Persuadé que son don était sa malédiction, à 12 ans, il fit sa dernière peinture à numéros pour se perdre dans l'achat, la réparation et la revente de pot d'échappement de petites cylindrées.

Vivotant de prostitution pour l'une, de réparation pour l'autre, ils passèrent les 5 années suivantes dans une misère économique et sociale sans nom. A 17 ans, Jean-Jacques eu un terrible accident de mobylette qui tua sa mère et lui laissa un bras paralysé. Pour oublier la perte, la douleur et son membre immobile, il commença à boire et reprit ses pinceaux.

En mémoire de sa mère, il envoya une demande dans plusieurs écoles de Beaux-Arts desquels il fût systématiquement refusé. Après trois ans de mendicité amère, il se résolu à trouver un emploi stable afin de mettre de l'argent de côté pour exercer son art. Il fût engagé au poste frontière à l'entrée du tunnel du Gothard. Bougon, souvent ivre et abusif, il lui arrivait de se perdre dans ses pensées, un bras ballant, la bouche entrouverte, de laquelle coulait quelques gouttes de bave. La salive glissait sur son menton comme les souvenirs malheureux dans son esprit.


Premier tunnel du Gothard, c. 1881
(Source : http://www.capital.fr/bourse/actualites)

Déprimé et désespéré, il finit sa vie au poste de douane de l'entrée du tunnel précité. Son nom associé à son grade est au final ce qui l'approchait le plus du talent artistique qu'il était persuadé d'avoir eu. Atteint d'une cirrhose du foie, il mourut seul dans l'indifférence générale, dans la caravane de sa mère. Son corps putride fût retrouvé 2 mois plus tard par un touriste égaré.

Fiona

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004 - 2016-06-06

Jakub Vrba : un interview exclusif

«Il y a ceux qui aiment le monde et ceux qui le détestent. J'appartiens aux deux groupes.»
(Jakub Vrba)


Dessin en provenance du site : http://jakubvrba.tumblr.com/

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Dans le cadre d'une récente exposition, Madame Darbon Van Maercke a rencontré, à Vienne, cet artiste d'origine tchèque. - Voici les propos qu'elle a retenus :

Are you still living with your father and mother ?

Ne, odstehoval jsem se do Rakouska v roce 2005, od te doby nebydlim u rodicu. Moji rodicu u sebe taky uz nebydli.

Are they proud of you artistic ambition? If not, what sort of work would your father and mother would like you to do ?

Rodicum je ,myslim, celkem jedno co delam, pokud mam co jist a kde spat samozrejme jim také zalezi na tom abych byl v zivote stastny. Kdyz jsem koncil stredni skolu tak jsem se hlasil na prekladatelstvi v Praze na Karlove Univesite. To rodicum prislo rozumejsi nez abych studoval umeni.

Describe your art in one word.

Comic Relief. Ehm, sorry. Comicrelief.

How would you describe your artistic process? Do you always work thre same way ? And do you have particular habits such as sacrifices or meditation ?

Je to ruzne. Komiksy potrebuji jinou pripravu a nejsou tak narocne na produkci jako videa, filmy, ohnostroje nebo instalace. Vsechno ma svoje specifika nejenom co se casoveho magementu tyce.

Wha's your favorite snack when you're working ?

Jablko, nevim… obcas taky něco jineho.

If someone interrupts you while you're working, what do you do ? a) Throw the cat at them, b) kill them and use there blood as material, c) invite them to an artistic collaboration, d) burn the work, somebody had laid an eye on it...

Podam jim ruku stylem lekla ryba.

What's the best advice you've been given? The answer can be "none" even though it is obvious that a lot of people on Earth never received good advice, but if it is your case, what sort of advice would you give to a young and hip artist ?

Nichts richtig gut machen können, weil dann muss man den Rest seines Leben mit dieser einen Tätigkeit verbringen. Die Person, welche mir das gesagt hat, hielt es für eine grosse Weissheit also leite ich es hier weiter.

What is your favorite IKEA furniture?

SNIGLAR !

Have you ever been in prison ? Where did you hide the body ?

Ve vezeni jsem nikdy nebyl.

If you had to be any of the following, which would you like to be? - a) a chair, b) a pair of scissors, c) a blind-deaf-mute-one-handed-legless-pro-nazi-virgin-dwarf or d) a duck

a) Ein Stuhl

Do you sometimes dream about your own artworks?

Ne, moje umeni jsou splnene sny.


Jakub Vrba, chez lui, en Autriche.

Fiona

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003 - 2016-05-02

Sur un musée tout en bois

Stockholm, archipel boisé, à l'histoire, l'architecture et l'art aussi riches et colorés que diversifiés.

Stockholm et ses musées d'art aux associations d'oeuvres contemporaines et anciennes audacieuses et excessivement réussies.

Stockholm et ses casques à pointe, héritage prussien d'une grande classe, s'agitant sur la tête des gardes du palais qui sautillent entre deux morceaux puissants de l'orchestre philharmonique mobile de Sa Majesté.

Stockholm et ses transports sont en commun ultra efficients et bon marché.

Et enfin, Stockholm et son Biologiska Museum. Haut lieu des sciences naturelles que l'on doit à Gustaf Kolthoff, le Chuck Testa suédois, ce petit musée tout en bois ne paie pas de mine vu de l'extérieur...

...toutefois, une fois passé le tourniquet hoquetant de l'entrée, l'on est accueilli par une famille heureuse d'ours anthropomorphes et le jackalope local : un lapin-faisan, un jackeasant, donc.

Avant d'admirer les boiseries et le double escalier menant vers la salle principale, il y a une petite alcove de chaque côté du couloir, abritant chacune deux tableaux remplis d'animaux très approximatifs. Des rapaces se repaissant de chair fraîche, des oiseaux en grand nombre, quelques mammifères par-ci par là, morses incertains et muskox perplexes, cachés dans les profondeurs du décor.

Dans la salle principale, à mesure que l'on gravit les marches, se déploie devant nous 360° de plumes et de fourrures vieillissantes dans un décor éclairé uniquement à la lumière naturelle, décor dont le dernier nettoyage et les dernières réparations datent de toute évidence des années 60. Les nombreuses traces de pas sur la plage témoignent pourtant de passages récents et réguliers.

Visibles sur deux étages, on pourra apprécier l'ours, les renards, les corbeaux, mésanges et autres naturalisations surannées du dessus comme de face. Des heures de plaisir à qui sait où le prendre.

De la poussière recouvrant le corbeau aux pattes anormalement grosses du petit lynx ; de l'oisillon couché sur le flanc, socle visible, au hibou sculpté en bois au milieu des taxidermies classiques ; le tout en passant entre autres par un carcajou déprimé et deux petits rongeurs enfoncés dans la mousse, comme si leur visage était trop mutilé pour être montré aux enfants blonds et étirés du royaume de Suède.

                               

(Cliquez sur les photos pour les agrandir.)

Tout y est délicieusement détraqué, décalé, poussiéreux, un chouïa branlant mais que l'on ne peut qu'aimer de cette violente tendresse pour le chien à trois pattes du voisin, toujours digne, celui-là même qui se sait estropié mais gigotera fièrement son moignon en rythme lors de ses promenades sportives.

Véritable carrousel de beauté animale, cet endroit excessivement charmant, idéal pour une réception, a déjà hébergé des expositions avec vernissage pendant lequel il est permis d'entrer avec sa coupe de champagne bio dans les deux tableaux au rez-de-chaussée et de converser avec le morse ou le renard polaire à propos de l'influence d'Ellen Key dans l'oeuvre de l'artiste exposée présentement.

C'est en fait dans ce paradis du poil poussiéreux que j'ai retrouvé une jeune artiste québécoise en résidence actuellement à Harlösa, Marianne Pon-Layus, dont l'entretien suivra dans une prochaine édition.

Le Biologiska Museum, assurément le meilleur musée de Stockholm.

Fiona

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002 - 2016-03-07

 Pour un temps seulement 
Au Walker Art Center de Minneapolis
(
1750 Hennepin Avenue, Minneapolis, MN 55403)


Kim Beam

Artiste Sud-Coréen, ayant vécu et étudié à New York, Kim Beom teinte souvent son travail d'un côté critique et absurde. Pour son œuvre Yellow Scream, il s'est filmé en train de la réaliser, expliquant pas à pas sa technique particulière. Le tout mis en scène sobrement à la manière d'un cours télévisuel d'art pour amateur. Après différentes considérations sur les types de peintures et de pinceaux à utiliser, il détaille sa technique qui consiste à crier près de la toile, contre le pinceau, en traçant des lignes larges, un peu comme si le pinceau allait emprisonner le cri entre la couleur et la toile. Le pinceau imprimant l'intensité du cri donne en bout de ligne une toile colorée toute en émotions.

Des cris de joie, d'excitation ? Que nenni, ma bonne Lucette : majoritairement peine, douleur et affliction, posée en couches avec des couleurs chaudes (chaque couleur est sentie par l'artiste en fonction du type de cri).

Dans cette savoureuse vidéo, il enchaine les coups de pinceau au son de ses cris d'angoisse, ses cris courts « comme si vous marchiez dans une pièce la nuit et vous vous étiez cogné le genoux quelque part », des cris « exprimant la douleur », des cris de douleur psychologiques « exprimant une détresse mentale extrême », des cris de « douleurs et de regrets », de tristesse, etc.

De ce calme et cette sobriété, quand il égrène les techniques de peinture comme les cris d'horreur, se dégage un sentiment de décalage, une ironie flaubertienne apparemment typique de son sens de l'humour.

Cliquez ICI pour voir ce vidéo

Fiona

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001 - 2016-02-01

 Ginette Van Koep
(Exposition jusqu'au 18 août 2016)

« Le sentiment du sublime est ainsi un sentiment de peine, suscité par l'insuffisance de l'imagination dans l'évaluation esthétique de la grandeur pour l'évaluation par la raison; et en même temps il se trouve en ceci une joie, éveillée justement par l'accord entre les Idées rationnelles et ce jugement sur l'insuffisance de la plus puissante faculté sensible, dans la mesure où c'est pour nous une loi que l'effort de tendre vers ces Idées. »                                                                                         

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790                                                

C'est un peu ce qui nous arrive quand on entre dans la salle d'exposition de la bibliothèque publique de Rambouille-Lez-Pont (Yvelines). Venue tardivement à la peinture, Ginette Van Koep participe cette année à sa première expo solo. Cette veuve, mère de deux enfants, a vu son temps libre considérablement augmenter une fois ses enfants mariés.

« C'est Nadine, du club de bridge, qui m'a donné l'idée », confie l'artiste bruxello-anversoise à La Nouvelle Gazette(*) , « le patchwork, le tricot, l'aquagym, je ne voyais plus l'intérêt, c'était toujours la même chose. La peinture, elle, me permet d'exprimer mes vrais sentiments ».

La pièce lui est entièrement consacrée. Beaucoup de portraits, un peu de paysages. Admirablement bien rendue, c'est surtout l'expression faciale de ses personnages qui nous transporte. On la sent inspirée par les plus grands : Ambrogio de Predis ou Maarten van Heemskerck, avec de temps à autre, une touche de cubisme assumé.


Ginette
Autoportrait en couleurs

Ses paysages, quant à eux plus chargés et plus sombres, tiennent davantage des grandes œuvres gothiques anglaises. Les reliefs laissés par la peinture pâteuse sur la toile créent par effet de couches une croûte aussi rugueuse et vallonnée qu'une brûlure par frottement sur une cuisse traînée pendant 75 mètres sur de l'asphalte un jour d'été.

Ginette est véritablement à l'art contemporain ce que la choucroute est à la gastronomie, le saucisson polonais en plus.

Fiona

(*) http://www.lanouvellegazette.be/

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Pour de plus amples renseignements sur Madame Van Maercke, voir ICI.

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Autres sites à consulter :

Webmestre : France L'Heureux

Webmestre : Éric Lortie

Webmestres : Paul Dubé et Jacques Marchioro