Les chroniques de Simon Popp

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No. 111 à 120

(Du 2 mai 2016 à aujourd'hui)

Série précédente

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119-2017-02-06

Snatistiques

Non, ce n'est pas une erreur : j'ai bien écrit «sNatistiques», avec un «N». C'était pour me rappeler un de mes ex-associés, aujourd'hui décédé, qui insistait pour dire «détectiF» au lieu de «dédectiVe» et souvent «aRéoport» plutôt qu'«aÉroport» tout en ne réalisant pas, qu'autour de lui, les gens riaient à gorge d'employés et en bon uniforme, naturellement, assez qu'on se demandait souvent si nous ne devions pas faire monter comme le commissaire Maigrelet de Simenon de la bière, des sandwiches et des cruautés.

***

Je viens de lire que les décès dus au cancer seraient en baisse de 25% aux États-Unis (par rapport à l'année précédente). Une bonne nouvelle ? Oui, quand on ne la reçoit pas en même temps qu'on apprend que la femme d'un de nos amis vient de mourir. Du cancer, justement. Étant un hypocondriaque en phase terminale, je n'ai pas demandé plus de détails, mais je sais une chose : comme nous sommes tous mortels, une autre cause de décès viendra sous peu remplacer le cancer comme première cause [de décès] et un groupe différent de pression remplira ma boîte aux lettres d'incessantes demandes de dons. - Je parie que ce sera la Fondation des maladies du coeur.

Quand mon père est décédé, on a inscrit sur son acte de décès : arrêt du coeur. Devinez de qui, dans les jours qui ont suivi, ma famille a reçu une de ces demandes ? - J'ai personnellement répondu qu'il était décédé d'USURE, de viellesse, qu'il avait vécu son temps et qu'en conséquence son coeur s'était arrêté. - Est-ce qu'un jour, quelqu'un finira par comprendre que la prévalence des maladies cardiaques augmente avec l'âge ? 

Il en est ainsi, au cas où vous ne l'auiez pas remarqué, de l'arthrite, du rhumatisme, de l'ostéopose, d'une certaine dégénération du système nerveux (c'est mon cas) et - découverte récente - de la maladie d'Alzheimer (ce qui est probablement mon cas, mais quand s'aperçoit-on qu'on en est atteint ?). - C'était moins courant au Moyen-Âge, mais à cette époque, les gens mouraient dans la trentaine. Généralement avec des maux de dents indescriptibles et souvent de manultrition, de la peste bubonique ou tout simplement d'un coup de hache ou de fléau d'armes au cours d'une bataille.

(Le fléau d'armes, soit dit en passant, est ce délicieux instrument formé d'un manche auquel on attachait une boule avec pointes au bout d'une chaîne.)



Donnez généreusement !

***

Combien de gens lisent le Castor ? - Nous n'en avons aucune idée. Le rapport que nous recevons de notre fournisseur est trop limité pour nous renseigner non seulement sur le nombre de nos visiteurs, mais même pas les pages qu'ils ont lues, ni non plus si au cours de la même journée, un lecteur s'est branché plusieurs fois. - Le coût d'un logiciel qui permettrait de trouver une réponse à ces questions et d'autres, comme la provenance, les heures, le nombre de minutes en ligne, etc. est prohibitif. - Au pif, après avoir analysé les donnnées limitées qui nous sont parvenus, le courrier que nous recevons et - il ne faut pas oublier - le matériel qu'on nous dérobe et que nous retrouvons sur d'autre sites,  nous serions prêts à croire que nous avons entre deux et trois mille lecteurs réguliers ou assidus, ce qui est minime par rapport à certains écrivailleurs, chez Twitter par exemple, dont le nombre de  «suiveux» dépassent les dizaines de milliers, mais très encourageant quand on considère que la majorité des livres publiés au Québec ne se vendent, exclusion faite des livres de recette,  rarement au delà de 500 copies. Car ce que nous publions ressemble plus à un livre qu'à un magazine.

La raison pour laquelle nous nous sommes penchés sur cette brûlante question ? C'est qu'on nous la pose continuellement et non seulement on nous la pose, mais le nombre de suggestions qu'on nous formule de transformer ce qui est d'abord et avant tout un hobby (que je dis toujours être une forme de thérapie) en un moyen d'augmenter nos revenus est une source d'irritation perpétuelle. - Mon opinion ? - Strictement la mienne, hein : elle n'engage pas tout le personnel de l'UdeNap. - Elle découle de mon père dont je parlais justement au paragraphe précédent. 

Il faut d'abord gagner sa vie et ensuite faire ce qui nous plaît.

Je constate cependant que la génération qui m'a suivi n'est pas de cet avis. Tant pis pour elle car on semble avoir oublié de lui enseigner que le mot «travail» impliquait en lui-même un certain effort et que cet effort n'était pas nécessairement plaisant.

*** 

Comment traduit-on en français le mot «scolar» ? Par «savant», «érudit», «lettré» ? Il est utilisé pour décrire une personne spécialisée dans un domaine particulier, notamment les sciences dites «humaines». Quelle que soit sa signification, elle conviendra parfaitement au texte qui suit.

Ce texte concerne la majorité de ceux à laquelle se réfèrent régulièrement les apologistes ou ceux qui écrivent des plaidoirie en faveur de la foi chrétienne en soulignant que cette majorité dépasse largement en nombre la minorité de ceux qui, entre autres, remettent en question les écrits de la Bible et plus particulièrement le contenu des quatre évangiles. - Qui ? Des gens comme Robert Barron, G. K. Chesterton, Patrick Madrid et, plus près de nous, Frank Turek, Daniel Wallace, John Lennox, Craig Evans et l'omniprésent William Lane Craig qui s'en servent pour appuyer leurs affirmations qui avancent, énoncent, stipulent ex-cathedra toutes sortes de preuves que Jésus-Christ fut un personnage historique et que les faits décrits dans les évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean (mais celui-là, avec une certaine réserve) sont véridiques et qu'en conséquence la résurrection de Jésus Christ ne peut être remise en doute et que la foi chrétienne est tout à fait non seulement acceptable mais logique et indiscutable. 

Le problème avec cette approche c'est que la majorité des chercheurs ou «scolars» qui s'intéressent aux Évangiles sont des chrétiens ou, à tout le moins, des gens qui s'intéressent à la chrétienté ou aux religions en général. Ceux qui ne s'y intéressent qu'en tant qu'historiens, archéologues ou chroniqueurs, sont plus rares. - Non. - Laissez-moi corriger cette assertion : ils ne sont pas plus rares, mais ils attachent au contenu des récits de Matthieu, Marc, Luc et surtout ceux de Jean, une importance très relative car : 

1) ils contiennent, entre autres, des énoncés difficilement vérifiables ou encore des faits qui sont en contradiction avec ce que l'on connaît, par exemple, de l'histoire de l'occupation de la Palestine par les Romains. - On ne libérait pas des prisonniers du temps des Romains, surtout ceux qui avaient commis des crimes envers l'état (i.e. : Barrabas) ; il n'y a jamais eu de recencement à l'époque romaine, surtout du genre à demander à tous et chacun de retourner en leur lieu de naissance, etc.

 2) il existe des contradictions difficilement acceptables entre les faits décrits par Matthieu, Marc, Luc et Jean. - Les évangiles se contredisent particulièrement lorsque lus en parallèele. Comparez, par exemple, les faits entourant la mort et la résurrection du Christ.

Et, aussi :

1) il n'existe aucun de ces écrits datant de l'époque ; en fait, les évangiles ont été rédigés, non pas par des apôtres tous - mêmes les exégètes s'accordent à le dire - illettrés (*), mais par des Grecs cultivés et puis, au moins... trente à quarante ans après les faits, les plus vieilles copies complètes de ces documents datant du XIe siècle, mille ans après.

(*) ce par rapport à quoi Christopher Hitchens se posait la question : "Pourquoi [Jésus-Christ] est-il venu au monde dans une région qui sortait à peine de l'âge de bronze plutôt qu'en Chine où les gens savaient déjà lire et écrire ?"

2) Pas pour rien que l'Église Catholique se soit objecté pendant des siècles à la traduction de ses saintes éritures au demeurant choisis pour confirmer sa légitimité. - Faut dire qu'elle pouvait difficilement mettre de côté ceux de l'Ancien Testament... où comme l'a écrit Richard Dawkins, le Dieu qui s'y trouve fut :

«... sans aucun doute le personnage le plus désagréable de toute la fiction : jaloux, fier de lui ; fanatique, mesquin, injuste et impitoyable ; un nettoyeur ethnique vindicatif et  assoifé de sang ; mysogyne, génocide, pestilentiel mégalomaniaque et sadomachiste. Bref : une brute malveillante et malicieuse.»

Toujours la question de celui qui connaît la réponse avant de lire alors que celui qui lit pour se renseigner...


(Bantam Books - 2000)

***

Le vocabulaire des adolescents d'aujourd'hui oscillerait entre 800 et 1 600 mots, les adultes en utilisant près de 3 000. - Le vocabulaire dit de culture générale impliquerait, par ailleurs, un sérieux effort pour être exploité au delà de 5 000 mots. À 20 000 mots l'on pourrait passer pour un professeur du niveau universitaire. Et le vocabulaire moyen des analphabètes ne dépasse pas 1 000 mots.

À fin de comparaison, le vocabulaire de Maupassant a été évalué entre 12 000 à 15 000 mots (avec toute son œuvre comme corpus).

Vous voulez vérifier l'étendue de votre vocabulaire ? passez le test qui se trouve sur le site suivant :

https://www.arealme.com/french-vocabulary-size-test/fr/

***

96,6 % des spécialistes se disent convaincus que la planète se réchauffe ; que la fonte des glaces représente un danger qui pourrait s'avérer catastrophique pour l'univers. - Et, dans les débats télévisés, on oppose à un de ces spécialistes à n'importe quel illuminé qui dit le contraire.

Heureusement, je n'ai pas de téléviseur.

*** 

Vous connaissez  l'histoire du statisticien qui a étudié pendant plusieurs  années la consommation du riz et de la pomme de terre dans les centres de détention américains ?

Le résulat de son enquête lui indiqua que les détenus consommaient les deux dans les proportions suivantes : 93,7% des pommes de terre et 6,3% du riz.

Il en vint à la conclusion que la pomme de terre menait au crime.

Et je viens de lire que 4% (quatre pourcent) - QUATRE POURCENT ! - des Américains croient qu'ils sont moins intelligents que la moyenne.

Mais où est passé l'Index ?

Pardon : l'«Index librorum prohibitorum» ou «Index des livres interdits», aussi appelé «Index expurgatorius» ou encore «Index librorum prohibitorum juxta exemplar romanum jussu sanctissimi domini nostri» (sic), cette fameuse liste de livres instaurée à l'issue du Concile de Trente (1545-1563) qui consistait en la liste des ouvrages que les catholiques romains (ou ceux qu'on avait baptisés en tant que tels dès leurs plus bas âge) n'étaient pas autorisés à lire parce qu'ils étaient immoraux ou contraires à la Foi... ce qui est assez curieux car, comme disait Oscar Wilde, la moitié de toutes les cultures dépend de livres qu'on ne devrait pas lire.

Je ne me souviens plus de quelle foudre papale étaient frappés ceux qui non seulement lisaient, mais ne faisaient que posséder un des livres faisant partie de cette liste. Étaient-ils marqués d'un péché mortel dont il fallait qu'ils se confessent le plus rapidement possible ? Étaient-ils condamnés irrémédiablement à subir le châtiment de l'enfer éternelle ? Ou étaient-ils tout simplement excommuniés ? 

Être brûlé vif faisait également partie du lot des condamnations, si ma mémoire est exacte, mais ne revenons pas sur cet épisode disgracieux de l'Inquisition à la demande de qui, d'ailleurs, cet Index fut établi. 

Je me posais cette question il y a peu de temps en me demandant, étant donné la diparition de cet Index comment les ados d'aujourd'hui choisissaient leurs livres considérant qu'ils n'ont plus cete précieuse liste pour les guider car, si je me souviens bien encore une fois (mais dit différemment),  y figuraient des noms comme Balzac, Baudelaire, Descartes, les deux Dumas, Flaubert, Gide, Hugo, Montaigne, Rabelais, Rousseau, Swift, Voltaire, Zola... mais, et cela m'avait frappé à l'époque, non celui du marquis de Sade, ni de Schopenhauer ou Nietzsche...

Depuis, j'ai appris que ces trois derniers - et plusieurs autres -  y étaient automatiquement intégrés en raison de la règle tridentine (Concile de Trieste : tri pour Trieste) qui spécifiait que les œuvres hérétiques (qui contredisaient le dogme catholique) étaient ipso facto interdites. Spécifiquement, cependant, les noms de Copernique et Galilée y étaient mentionnés au premier rang. 

L'Index fut aboli par en 1966 par le pape Paul VI, l'année où ma bibliothèque a perdu la moitié de sa valeur. 

Qu'on ramène l'iquisition, de grâce !


L'Inquisition
revue et corrigée par
The Monty Python Flying Circus :  

"Nobody expects the Spanish Inquisition. Our chief weapon is surprise ; surprise and fear. - Our two weapons are surprise, fear and rutless efficiency. - Our three weapons are surprise, fear and rutless efficiency and an almost fanatical devotion to the pope... Our four...  Amongst our weaponry are..."

https://www.youtube.com/watch?v=Nf_Y4MbUCLY

D'un optimisme débridé

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je me lève chaque matin généralement heureux, de bonne humeur, confiant en l'avenir, optimiste. Dans un état peut-être pas euphorique mais définitivement dans un état d'un enthousiasme démesuré. Puis j'ouvre la radio et cinq minutes plus tard, j'ai déjà dit à haute voix mon premier juron de la journée (et quand je dis «juron», je suis poli).

Ce serait encore pire si je devais me rendre au travail non pas à cause des embouteillages, mais ce que j'allais y entendre toute la journée. La retraite a ceci de bon :

En faisant attention, on peut se rendre jusqu'à midi en étant généralement heureux, de bonne humeur, confiant en l'avenir... Suffit de ne pas ouvrir ni la radio, ni les journaux, ni son courrier.

Simon

***

118-2017-01-03

L'écriture

J'ai lu, pour utiliser une des expressions de Paul, avec un intérêt non feint, la lettre ouverte d'un de nos lecteurs à une jeune fille qui voudrait devenir écrivain et que l'on publie dans cette édition du Castor™ - Et n'allez surtout pas m'écrire pour me dire «écrivaine». Ce genre de féminisme me fait scier. - Non seulement j'ai lu cette lettre, mais de concert avec Copernique et le consentement de son auteur, nous nous sommes permis de suggérer quelques modifications qui y ont été incorporées. - Essentiellement, comme vous pourrez vous en rendre compte, il s'agit de diverses remarques sur l'art d'écrire et le travail que cet art implique. J'en suis sorti plutôt perplexe dans le sens que je ne sais au juste quoi en dire. Non pas qu'en elle-même, cette lettre se passe facilement de commentaires, mais je me demande si, à l'aube du XXIe siècle, elle demeure pertinente.

Oui, je sais, comme dit le Professeur Marshall : il est difficile de faire des prévisions, surtout en ce qui concerne l'avenir,... sauf que j'ai toujours eu, par rapport à l'écriture, des pensées qui se rapprochent de plus en plus de celles que j'ai par rapport aux lecteurs électroniques, à l'automobile, à la télévision, à la diffusion de l'information... et qui se résument à peu près à ceci : nous sommes tous aveugles, sourds et incapables de savoir ce qui nous pend au bout du nez, même avec l'expérience et tous les changements survenus dans nos modes de vie depuis, disons, quelques décennies ( et il ne faut pas être centenaire pour s'en rendre compte ).

Quelques exemples :

Il n'y a pas si longtemps, lorsqu'on voulait savoir ce qui se passait dans le monde, nous lisions les journaux. Puis la radio est venue, suivie de peu par la télévision. Les journaux - et il est facile de s'en rendre compte - ne ressemblent plus du tout à ceux qu'ils étaient, en particulier, avant 1945 ; et ils ne sont qu'une pâle réplique de leurs versions électroniques qui elles, ressemblent de plus en plus à des émissions de télévision qui, elles, resemblent de plus en plus à des vidéos. - Les grands titres nous suffisent et nous sautons volontiers par-dessus les articles de fond si elles ne sont pas accompagnées de photos, dessins ou graphiques. - Question : qui, dans votre entourage, est prêt à admettre que les journaux sont sur le point de disparaître ?

Et il en est de même des livres, mais nous en avons déjà parlé.

Dans ces grandes modifications de notre style de vie, nous en sommes tous un peu conscients sauf que ce sont dans les détails que nous ne nous apercevons pas au jour le jour ce qui se passe.

Ainsi, jetez un coup d'oeil sur des photos des années, disons, cinquante et constatez à quel point la mode a changé. Je ne parle pas des revers de veston qui s'allongent ou qui se raccourcissent, ni de la hauteur des jupes, mais qui aurait dit dans ces années-là que les jeans, en ville, seraient omniprésentes alors que tous les hommes, sauf les ouvriers, étaient vêtus de complet-cravate... - Et puis jetez un coup d'oeil sur les vieillards de l'époque : ils avaient cinquante, soixante ans...

Au restaurant, je me souviens avoir vu, il me semble il n'y a pas si longtemps, des menus où des expressions comme «sauce gribiche», «à la veneur», «bigarade», «demi-glace» étaient courants. Petit à petit, elles ont été remplacées par d'autres qui ont nécessité des explications des serveurs (qui, avant la "Nouvelle cuisine" aurait osé servir des côtelettes de porc avec une sauce au chocolat ?) et puis voilà que dans les menus, chez le revendeurs de "Cuisine exotique", on a remplacé tout simplement les noms des plats par des photos... et des numéros. (Q. : vous êtes allé dans un bar sushi récemment ?)

Comme je dis souvent à des maîtres d'hôtel qui ont la moitié de mon âge : «Vous êtes peut-être un professionnel dans la restauration, mais je suis un client professionnel et c'est grâce à moi que vous avez du travail. Alors écoutez-moi.» - La dernière ? Dans un resto du Vieux Montréal, quand j'ai eu demandé la carte des vins, le sommelier m'a dit qu'il me l'apporterait dès que j'aurais choisi ce que j'allais manger car il pourrait en même temps me faire des suggestions. - N'eut été la dame qui m'accompagnait, je me serais levé tout de go et aurais pris la porte en courant. - D'autant plus qu'on ne parle plus de "Château Margaux", de "Puyfromage" ou de "Valpolicella", mais de cépages, de Californie, d'Argentine ou d'Australie... - (Quand pourrons-nous, enfin, commander du jus de pomme-raisin fermenté à la "Gorgonzali" ?)

Ça et l'écriture. - J'ai beau dire que les mandarins qui tiennent à conserver la langue pure sont en train de la tuer, on continue à répéter partout que l'écriture fou' l'camp.

De l'écriture, de la grammaire, de l'orthographe, je m'en décontrebalance, mais quand, par des règles absurdes on empêche les écrivains de s'exprimer... - Voir "La français langue" ci-après)

Sur le texte d'un de nos lecteurs publié aujourd'hui ?

Comme le faisait remarquer Walker Percy (1916-1990), auteur de «The moviegoer» ou «Le cinéphile», ceux qui lisent finissent par découvrir ce qu'est la vraie littérature non pas par les caractéristiques qu'on leur a décrites dans des établissements scolaires, mais malgré les caractéristiques qu'on leur a décrites dans des établissements scolaires.

En attendant, vive Louis-Ferdinand Céline :

Je te trouverai charogne un vilain soir !
Je te ferai dans les mires deux grands trous noirs !
Ton âme de vache dans la trans’pe prendra du champ !
Tu verras c'est une belle assistance
Tu verras voir comment que l’on danse
Au grand cimetière des Bons Enfants !

[...]
Mais la question qui me tracasse en te regardant !
Est-ce que tu seras plus dégueulasse mort que vivant !

...

***

Écrire des comptes-rendus ?

Vous devez connaître l'anecdote :

Deux amis se rencontrent. 

L'un ayant à la main, «Oedipe-Roi» de Sophocle, l'autre lui demande : «Intéressant ?» - «Oh, pas plus que ça. Une histoire de c... comme d'habitude. C'est l'histoire d'un gars qui, par erreur, a marié sa mère. Alors ça te donne une idée..

Parfois, il m'arrive de vouloir écrire le compte-rendu de certains livres avec une boutade semblable.

C'est le cas d'un de ceux sur lesquels je me suis permis quelques commentaires du genre dont on pourra lire les détails ci-dessous, dans la section «Book Review - Lectures», mais par respect, je me suis retenu. Par respect à celui qui me l'a refilé.

J’ai quatre règles que je m’impose quand il me faut donner mon opinion sur un livre, surtout un livre que je lis pour la première fois un livre qu’on m’a demandé de lire :

1 – J’essaie de comprendre ce que l’auteur a voulu faire (dire ou écrire).

2 – Je  le cite, soit directement ou indirectement, de telle sorte à ce que les lecteurs puissent décider s’il s’agit d’un livre qu’ils seraient intéressés à lire.

3 – Je fais tous les efforts pour y aller doucement sur le fond. Je ne révèle pas, par exemple, la fin d’un roman policier, ni n’insiste sur des détails qui en rendraient la lecture sans intérêt.

4 – Je n’en lis aucun résumé ou critique.

Dans le cas du roman qu'on m'a demandé de lire et sur lequel j'ai écrit quelques mots cette semaine, je me suis permis de passer outre à ma quatrième règle mais seulement pour en connaître la popularité.

J'ai été surpris.

En attendant :

La française langue

On me réfère si souvent au «Bon usage» de Maurice Grevisse que j'ai pensé en citer le deuxième et le dernier paragraphe de l'avant-propos de sa cinquantième édition :

(Les caractères en gras sont miens.)

«[Cet ouvrage] doit sa renommée à la nouveauté de ses principes (observer d'abord) ; à la solidité de son information sur la langue réelle, information enrichie et précisée d'une édition à l'autre ; à la modération de ses jugements normatifs ; à la clarté de la rédaction (et aussi de la présentation graphique. - car à tous égards, la maison Duculot est associé à la réussite du Bon usage.)»

(...)

«En conclusion, j'espère que cet ouvrage sous sa forme nouvelle rendra mieux encore les services qu'on s'en attend ; fournir une description du français moderne aussi complète que possible ; apporter des jugements normatifs fondés sur l'observation des USAGES ; permettre aux locuteurs et aux scripteurs de choisir le tour qui convient le mieux à l'expression de leur pensée et la situation de communication dans laquelle ils se trouvent.»

Vous avez bien lu :

«Observer d'abord», «modérer ses jugements normatifs», «[décrire] le français moderne» et «le tour qui convient le mieux à l'expression [de la pensée]».

EN D'AUTRES MOTS, GREVISSE NE CONTIENT PAS DES RÈGLES (QUELLES SOIENT NORMATIVES OU PRESCRIPTIVES), MAIS UNE DESCRIPTION DE LA FRANÇAISE LANGUE, TELLE QU'ON LA PARLE, TELLE QU'ON L'ÉCRIT AUJOURD'HUI.

Faudrait également renvoyer à Littré tous ceux qui ne voient en cet ouvrage qu'une série de fautes à éviter, mais ce serait une pure perte de temps ; à Littré qui, lui aussi, n'a fait qu'enregistrer dans son dictionnaire le sens des mots tels qu'on les utilisait à l'époque, méthode que le Robert a adopté avec peu de modifications.

Et tandis que je suis là, permettez-moi de citer, en dernier lieu - oh ! ce qu'on va me le reprocher ! - Lucien Francoeur :

«J'm'force pas pour parler en joual : je parle comme tout le monde parle
 

Simon

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117 - 2016-12-05

Livres, lecteurs, tablettes et... DRM

Je dis souvent à ceux qui veulent bien m'écouter que si quelqu'un pouvait transformer («digitaliser») tous les livres qui sont dans ma bibliothèque en fichiers électroniques, je lui ferais volontiers don de tous les livres qu'elle contient. - Une boutade, naturellement, mais pas trop loin de la vérité : depuis plusieurs mois et même plusieurs années, il est rare que je me lève pour consulter un de mes volumes, qu'il soit de référence ou tout simplement de photos ou de fiction. - Je n'ai, par exemple, pas ouvert une de mes quatre éditions de Proust depuis longtemps : lorsque j'ai eu à rechercher un passage dans une de leurs trois à quatre mille pages (c'est selon l'édition) de son "À la recherche du Temps perdu" (ou même de son "Jean Santeuil" - malheureusement sa correspondance n'a pas encore été digitalisée), j'ai fait CTRL-F dans le répertoire approprié, tapé quelques mots et la citation est apparue presque immédiatement et dans son contexte, le tout en une fraction de seconde, ce qui me prenait, auparavant (vous voyez comme on parle très vite du passé), plusieurs minutes et parfois une heure... ou deux. - Idem pour les dictionnaires, les grammaires, la table des éléments ou une recette de cuisine car tout est maintenant à peu près disponible instantanément si on a accès à l'Internet et quelques notions de comment y faire des recherches. - Et pourtant, deux éditions de l'Encyclopédie Larousse, une Grevisse et quelques dictionnaires Français-Anglais, Anglais-Français, grecs, latins et même Allemands sont toujours bien rangés dans un des rayons qui se trouvent derrière ma table de travail.

Il y a diverses raisons qui expliquent la présence de ces volumes en format-papier dans mon appart, raisons que John Updike (sur lequel Copernique nous prépare un dossier) a résumées dans un court essai paru dans le New York Times en juin 2000 sous le titre de "A Case for Books". Il en cite quatre :

    1) Les livres considérés comme pièces d'ameublement :

Les bibliothèques - je parle des meubles -, même, si en partie, remplies de bibelots, réchauffent une pièce et des livres éparpillés un peu partout laissent sous-entendre que son occupant a certaines notions intellectuelles et qu'il est prêt en tout temps à reprendre la lecture d'un roman ou d'un livre d'essais débuté il y a deux jours, une semaine ou deux ans. - Sur une chaise, sur une table de travail ou de chevet, sur un bureau, un livre laisse planer la possibilité d'entrer à n'importe quel moment dans un nouveau monde... enfin : d'échapper à celui dans lequel on vit.

    2) Les livres, objets sensuels :

Plus petit qu'un sac à main, à peine plus gros qu'une manette de télévision, un livre dans une main est un objet plutôt plaisant. Son poids peut-être supporté des heures sans fatigue et on peut l'ouvrir debout, assis, étendu sur un fauteuil ou dans son lit. Le résultat de cinq cents années d'expérimentations artisanales qui en ont rendu le maniement tout aussi naturel que celui de prendre une pomme ou un chaton.

    3) Les livres en tant que souvenirs :

On ne jette pas un livre : on le garde précieusement. Sa table de logarithmes, son premier livre de poche, ses livres de recettes, sa désuète géographie. Derrière un meuble, dans son sous-sol ou une remise, se trouve une caisse de carton défraîchi qui contient les volumes ayant apartenu à son père, une bible, son premier livre de lecture...

    4) Les livres sont des jalons, des repères, des élément stabilisateurs :

L'expression qu'Updike a utilisée est "ballast" qui se traduit en français par "lest", mais son texte se rapporte plus à des objets qui rendent les déplacements difficiles. Les déménageurs, à ce propos, vous le diront : ils préfèrent déplacer et transporter des fauteuils ou des réfrigérateurs plutôt que des caisses de livres et lorsqu'il nous vient à l'esprit de changer de demeure, c'est à deux fois, en regardant sa  bibliothèque, qu'on y pense. Certaines séparations ont même été évitées à l'idée qu'il faudrait faire le tri de ses collections de romans policiers, de livres de recettes, de romans lus à deux. - Les livres sont des objets qui stabilisent nos vies d'errance et qui tempèrent nos idées de repartir à neuf quelque part... ailleurs... avec quelqu'un d'autre.

Je n'ai aucune objection à formuler contre ce ou ces point(s) de vue. J'en ai même un cinquième à ajouter : celui qu'une bibliothèque bien remplie donne plus de prestige à celui qui la possède que tous les diplômes et certificats qu'il pourrait afficher derrière son bureau. (Idem à des tas de feuilles de papier par rapport à un ordinateur.) - Je retiens tous ces arguments, car c'en sont, pour les refiler à ceux qui reprochent aux écrans de lecteurs en simili-plastique une clarté peu comparable à des textes imprimés. Ils auront ainsi plus de munitions contre celles dont ils se servent en faveur du livre numérique :

- on peut souligner ou annoter un livre électronique sans l'endommager

- ces fameux objets en simili-plastique, pour reprendre l'expression utilisée ci-dessus peuvent contenir des dizaines de volumes, ce qui est fort appréciable en voyage

- y sont également incorporés des dictionnaires qu'on peut d'un mouvement de la main consulter immédiatement à partir d'un mot dont on ne sait au juste la signification (sans compter les traducteurs et autres outils de travail qu'on peut leur ajouter)

- on peut faire des recherches dans un volume de milliers de pages en un seul ou deux clics.

- et, en plus, ils sont légers ; on peut à volonté, en modifier la grandeur des caractères (fontes) et, en plus, on peut les lire au lit sans déranger son conjoint ou sa conjointe...

Y'a un problème :

Les DRM ou Digital Rights Management ou, en français GDN pour Gestion des Droits Numériques

Pour ceux qui n'ont pas encore fait face à cette calamité, rappelons qu'il s'agit d'un ajout à un fichier numérique qui empêche son transfert ou sa copie d'un appareil électronique à un autre, d'un ordinateur, par exemple, à une tablette ou à d'un lecteur à un portable (et vice-versa). Cet ajout (un bout de code) fait en sorte que si vous vous êtes procuré un roman d'un éditeur au moyen de votre ordinateur, vous ne pouvez pas en faire une copie sur un autre de vos appareils électroniques.

De petits comiques ont vite créé des logiciels pour effacer ces ajouts (disponibles gratuitement sur la Toile), mais ce serait, pour ainsi dire, illégal de les utiliser. De plus, les éditeurs qui utilisent ce stratagème pour contrer la reproduction de leurs livres, les modifient régulièrement.

Je compare cela à l'achat d'un livre-papier qu'on n'aurait le droit de lire que dans son salon et non dans son bureau ou sa chambre à coucher. Tout cela pour empêcher la possibilité de le prêter ou de le donner à quelqu'un d'autre.

J'ai cessé, dès que je m'en suis procuré un, d'acheter ce type de livres-fichiers-électroniques chez les éditeurs et libraires qui en font usage et je suggère à tout le monde de faire de même. - Pourquoi ? Parce que personne ne m'empêchera de disposer de mes "livres" comme je l'entends et je considère insultant de me faire ni plus ni moins laisser sous-entendre que je pourrais être malhonnête.

Et en plus, y'a les prix. Alors là, je souhaite aux éditeurs toutes les misères du monde, comme je les ai souhaitées à tous les fabricants de CD qui se retrouvent aujourd'hui Gros-Jean comme devant en ayant pratiqué la vente et la distribution d'objets qui leur coûtaient moins cher à reproduire (que 33t vinyles) en en augmentant le prix.

Pensez-y :

Voici à peu près la part qui revient, en $ ou en Euros, à tous ceux qui éditent, impriment, distribuent et vendent au détail un livre-papier :

40% est remis au libraire
20% va au distributeur (entreposage, transport, etc.)
20% va à l'imprimeur
et 20 % à l'éditeur qui en remet entre 5 et 10% à l'auteur, parfois moins.

(Les pourcentages peuvent varier, mais cela n'est pas mon propos.)

Digitalisé et revendu sous la forme d'un fichier électronique - souvent directement par l'éditeur - un livre digitalisé devrait coûter au bas mot, moins que la moitié du prix papier (enlever la part du libraire, du distributeur et de l'imprimeur), mais non : l'on vous donne un rabais, la plupart du temps, de 10%, et jamais plus que 15. (Parfois un peu plus, je l'avoue, mais c'est plutôt rare.)

Si vous trouvez cela raisonnable, moi pas.

Heureusement, je ne lis la plupart du temps que des classiques ou des livres qui sont aujourd'hui du domaine public et ces livres, je les trouve, sans DRM ou GDN, gratuitement sur Internet. Voici quelques adresses où, entre autres, vous pourrez trouver Proust, Joyce, Wilde, Racine, Cornelle, Shakespeare, tout Balzac, tout Dostoievski, tout Tolstoi, etc.

https://www.gutenberg.org/

http://www.livrespourtous.com/

http://www.decitre.fr/ebook/bonnes-affaires/ebooks-gratuits.html

http://www.ebooksgratuits.com/

Et si vous tenez à lire sur papier, fréquentez donc une librairie d'occasion. Voici les adresses de celles que je visite régulièrement, à Montréal :

La boîte à son - 355 rue Emery (près du théatre St-Denis, en face du Cinéplex) - Sympatique propriétaire. Titres limités, mais toujours de qualité.

Le port de tête - 262, est, rue Mont-Royal - Grand choix et, toujours, des Pléiade à moitié prix.

Mona lisait, 2054 rue St-Denis - Un véritable capharnaum, mais j'y ai trouvé des raretés dont l'encyclopédie Larouuse pré-1940 en parfait état.

Volume - 277 est, rue Ste-Catherine - C'est qu'ils ont, en plus, des disques et des DVD.

Pour les livres anglais, je vais chez The Word, 469 rue Milton (près de l'Université McGill), mais régulièrement, parce qu'il n'existe plus de grandes librairies anglophones à Montréal, je vais chez Barnes & Nobles à Burlington, au Vermont (livres neufs), mais surtout à Montpellier, également au Vermont, où se trouvent trois des meilleurs used-book-stores de ce côté-ci de Toronto.

Et je consulte régulièrement les sites où l'on offre la livraison gratuite.

Par ailleurs...

Évidemment, tout ce qui précède ne se veut en rien être une attaque en règle contre les éditeurs dont les frais d'opération sont, comme toutes les entreprises, sujets à l'inflation, aux fluctuations imprévisibles des prix et aux aléas du marché, et, en plus, en ce qui les concerne, également sujets aux caprices de leurs lecteurs. 

Si l'on parle d'inflation, le prix des livres imprimés n'a pas, contrairement à l'opinion générale, augmenté au-delà des prix en général. Voici à titre de comparaisons, quelques statistiques, au cours des cinq dernières décennies :

(Merci Jeff !)

Inflation en général :                            7.30 (1)
Prix des automobiles :                             7.50
Entrée au cinéma :                                  8.00
Panier d'épicerie :                                  11.70
Vêtements :                                            9.89

Prix des livres :                                     7.46

Rien de comparable à l''essence :            13.6

Ni aux salaires :                                     10.1

(1) Ce qui coûtait 1$, 1 euro, etc., en 1956, coûte, aujourd'hui, 7.3 fois plus.

Sauf qu'il faut faire attention à ces statistiques. Ainsi, si le prix d'une entrée au cinéma se compare facilement à celui des livres, on ne peut en dire la même chose du panier d'épicerie, ni des autos qui, au cours des derniers 50 ans, ont été considérablement affectés par la diversité, les habitudes alimentaires, les caractéristiques des automobiles etc. - Les tables d'impôt n'ont pas, non plus, été amendées par rapport aux salaires, l'essence a été affectée par des circonstances sur lesquelles il est inutile d'insister.

Le nombre de livres publiés par année, le nombre d'éditeurs, l'imposition d'un prix unique (en France), les subventions gouvernementales, la diminution du nombre des petits libraires, ont, tous ensemble, considérablement affecté les revenus des éditeurs. Or, et c'est là, que les véritables informations ne sont pas disponibles. Oui, on publie les statistiques de ventes, mais les revenus nets ne sont pas connus sauf qu'il faut se rendre à l'évidence : depuis des temps immémoriaux, les écrivains connaissent des sorts qui sont difficilement comparables aux maisons d'édition qui ont été relativement plus rares à déposer leurs bilans.

Et puis, en terminant (temporairement car je vois déjà d'ici le courrier que je vais recevoir - sera-t-il plus important que celui que je reçois quand je parle de la française langue ? - on ne sait jamais) :

Dans un article le 18 février 2004 Antoine Robitaille (Le Devoir) rappelait que Philip Roth, le romancier américain, disait que « Le nombre des vrais lecteurs, ceux qui prennent la lecture au sérieux, se réduit. C’est comme la calotte glaciaire » [...] en ajoutant que : « Inquiétant, le phénomène n’a cependant rien d’inéluctable. »

Voici ce qu'il ajoutait :

« Le constat que[ce] romancier fait est confirmé dans certaines études sur les pratiques culturelles au Québec. En 2004, un rapport mettait en relief la " diminution des grands lecteurs au profit des petits lecteurs". En outre, cette progression de la lecture de livre n’est pas le fait des jeunes générations, mais des plus âgées.

« Philip Roth a déjà soutenu qu’il y a même là un risque d’extinction pour le roman. Le patient tueur, on le connaît : l’ère numérique, qui a bien des qualités, mais qui propage le virus du "déficit d’attention". C’est une ère de dispersion, de papillonnage, de messages surgissant, d’alertes, etc. Autant dire un complot contre les longues heures de concentration qu’exige le roman. »

Simon

***

116 - 2016-11-07

Ce qu'on peut s'en faire, parfois...
(Ne vous en faites pas : ce n'est pas triste)

Il ne faut quand même ne pas se raconter de grosses menteries : dans la course contre la mort, à soixante-dix ans, nous faisons ou nous ferons tous partie de l'équipe qui participera au quart de final ; en demi-finale à quatre-vingt et en final à quatre-vingt-dix. Certains ne se rendront même pas là : ils seront éliminés avant même d'avoir été sélectionnés durant les séances de qualification (et souvent bien avant) tandis que d'autres réussiront à se rendre au-delà de la toute dernière course à cause d'un départ raté dans la décennie précédente.

C'est un fait connu depuis des siècles et des siècles : aux Olympiades de la vie - le livre des records Guinness est là pour le confirmer - la mort détient tous les records. Une médaille, une seule, lui aurait échappée vers l'an 30 ou 33, remportée par un athlète, natif de Nazareth, crucifié trois jours auparavant, mais cet exploit n'a pas été homologué ou s'il l'a été, ce fut par des écrivains grecs nés plusieurs années plus tard et dont les témoignages after-the-facts et contradictoires font toujours l'objet de contestations.

Personnellement, à la question que je me pose souvent depuis quelque temps - parce que ça meurt comme des mouches autour de moi - «Est-ce que je voudrais vivre éternellement ?», ma réponse est non. Et n'allez surtout pas me parler d'une vie sans fin, étendu sur un daybed avec une harpe. Je ne pourrais pas supporter ce délice plus que cinq minutes. Encore moins entouré de soixante-douze vierges. Pensez-y : soixante-douze vierges, c'est soixante-douze belles-mères.

Mon éventuelle disparition, quand j'y pense, rend de plus en plus ma vie excitante. J'y vois une certaine urgence que je n'ai jamais connue : à lire ce que j'ai toujours voulu lire ; à apprendre ce que j'ai toujours voulu apprendre ; à comprendre, surtout, ce que j'ai toujours voulu comprendre. Je sens que si je devais vivre jusqu'à mille ans (et plus), je deviendrais apathique, nonchalant, désoeuvré, paresseux ; à quoi  bon me lever tous les matins puisqu'il y en aura un autre le lendemain et puis un autre le surlendemain, et puis un autre le jour après, et puis un autre après celui-là. Tandis que, en ce moment, il m'en reste un de moins à chaque fois que je me réveille.

(Cette dernière pensée m'est venu en lisant Richard Dawkins qui disait qu'après mille ans, la vie deviendrait sans aucun doute assommante et, à la question qu'on lui posait, à savoir s'il ne trouvait pas absurde le fait que la vie soit si courte, il répondait que ce qui était absurde, ce n'était pas mourir, mais exiger plus que ce que la vie nous apporte. - Quand à la vie sans fin, Chrisopher Hitchens, disait qu'il ne voudrait pas vivre dans un monde où l'on serait en constante admiration devant un Dieu [auquel il ne croyait pas] car ce monde lui faisait penser à une Corée du Nord céleste. «Dans la présente Corée du Nord, ajoutait-il, on peut au moins s'en échapper en mourant.. )

Je ne demande qu'une seule chose aux années qui me restent : qu'elles me laissent terminer les travaux que j'ai entrepris. Sauf que je triche : j'en ajoute de nouveaux à chaque jour. Le problème avec la vieillesse, c'est qu'en continuant de planifier ses lendemains, on a l'impression d'être encore jeune. On ralentit quand même un peu après un certain âge ; si regarder plus longtemps une toile, manger plus lentement ou lire un livre avec plus d'attention est une question qui relève du ralentissement.

Reste que je demeure à la merci d'une charpente osseuse recouverte d'une peau qui se déssèche de plus en plus et qui me renvoit, chaque matin, l'image d'un bonhomme qui ne rajeunit pas. Qu'en restera-t-il quand je ne serai plus dedans ? Et quand cela se produira, qu'est-ce que j'aurai à dire quant à ce qu'on devra en faire ? Ce sera à d'autres de s'occuper de ce détail. Ne me reste plus qu'à leur demander d'être charitable ; qu'ils ne me fassent pas d'absurdes funérailles ; qu'ils n'aillent surtout pas m'«m'exposer» (comme on dit ici). Même mort, je ne pourrai pas tolérer une minute être en position horizontale dans un cercueil ouvert ne serait-ce que pour ne pas embêter les sept ou huit amis (et je suis généreux) qui voudront venir me voir. Ajoutez-en une dizaine d'autres, ennemis ceux-là, qui voudront s'assurer que c'est bien vrai.

La carcasse que je suis en train de devenir (faut pas se conter de grosses menteries, comme je disais au début : il y a longtemps que ce n'est plus à mon tour d'aller au bal), quand elle aura finalement atteint sa finalité, brûlez-la et mettez ses cendres dans un sac (recyclable), puis déposez-la près du trottoir le jour où l'on fait la collecte des déchets. N'allez surtout pas chez un tailleur de pierre faire graver un ci-gît hors-prix : achetez-vous un manteau pour l'hiver, le dernier iPhone, ou la collection complète des enregistrements de Céline Dion. (Vous voyez à quel point je suis désespéré ?) Un manteau de préférence. Qui sait s'il ne sera pas porté par une belle jeune fille qui n'aura aucune idée comment j'aurais pu l'aimer.

Tout compte fait, comme disait Fontenelle (1) :

«Il est temps que je m'en aille car je commence à voir les choses telles qu'elles sont.»

(1) Bernard [le Bovier] de Fontenelle, neveu de Corneille et auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes. Un des rares auteurs de langue française à mourir presque centenaire (de 1657 à 1757). Presque, car il mourut préciséement à l'âge de 99 ans et 332 jours. - Un qui aurait pu le rejoindre fut Julien Green, décédé peu avant son quatre-vingt-dix-neuvième anniversaire, en 1998, mais, vers la fin, on sentait la fatigue... - Un qui l'a non seulement rejoint, mais dépassé, fut Jean Anglade qui, né en 1915, qui était, aux dernières nouvelles, toujours vivant.- Parmi ceux qui sont morts nonagénaires, mentionnons André Gide (1859-1961), Henri Troyat (1911-2007), Michel Tournier (né en décembre 1924 et décédé en janvier de cette année) de même que Maurice Pons (né en 1927 et décédé en juin dernier.) - Et non, Voltaire n'a pas atteint quatre-vingt-dix ans, ni Colette, tous les deux sont décédés octogénaires.

Simon

Ne me reste plus qu'à jouter un ou deux P.-S. :

1 - L'idée de me faire incinérer ne découle pas d'un entêtement irraisonné. En fait, je la trouve quelque peu égoïste. Pas vis-à-vis mes proches ou mes semblables, mais en ce qui concerne la nature ; la nature  qui m'a fourni les éléments et l'énergie pour : a) me créer tout d'abord et b) qui m'a maintenu en vie ; jusqu'à tout ce qu'elle a contribué à rendre mon existence agréable : les arbres qui ont servi à fabriquer mes livres, les plantes et les peaux d'animaux avec lesquels je me suis vêtu, le pétrole qui a aidé à me déplacer, les mille composantes de mes ordinateurs, les diverses parties de ma bicyclette... - En étant inhumé, je retournerais, en quelque sorte, une partie de ce que cette nature m'a donné, de quoi, ne serait-ce que faire pousser des marguerites. - Ce que je déteste dans ce genre de - passez-moi l'expression - disposition, ce sont les rites qui y sont associés : l'embaumement, le tombeau, la cérémonie, l'l'élogie funèbre, le prêtre avec un goupil, le cimetière et surtout la pierre tombale qui indiquera de façon «permanente» ma dernière «résidence» (vous voyez ce que je veux dire ; j'en suis même à utiliser les expressions qui lui sont associées). - Disons que je n'aurais pas d'objection à la fosse commune.

2 - J'aimerais, en terminant, avant de passer à ma véritable contribution à cette édition du Castor™, insérer ici une citation de Proust que même les proustiens les plus endurcis n'ont généralement pas lue, et qui est tirée de l'introduction à son «Les plaisirs et les jours» :

«On prend tant d'engagements envers la vie qu'il vient une heure où, découragé de pouvoir jamais les tenir tous, on se tourne vers les tombes, on appelle la mort, « la mort qui vient en aide aux destinées qui ont peine à s'accomplir ». Mais si elle nous délie des engagements que nous avons pris envers la vie, elle ne peut nous délier de ceux que nous avons pris envers nous-mêmes.»

Tout à fait d'accord, mais je n'en suis pas encore là.

Simon

Ma contribution au mois des morts ?

Un extrait d'À la recherche du Temps perdu où il est question de la mort d'un écrivain en la personne de Bergotte qu'on dit avoir été inspiré par Anatole France.

Pas question que je m'étire là-dessus car ce cher Anatole, cent ans plus tard, n'a plus la même réputation.

Par contre, la mort de Bergotte, considéré du point de vue de la Parque, telle que la voyait Proust, fait, depuis longtemps partie de ma vie.

D' À la recherche du Temps perdu - La Prisonnière - Vol. III, p. 692 et suivantes - Bibliothèque de la Pléiade, 1988 :

    La mort de Bergotte

Il [Bergotte] mourut dans les circonstances suivantes :

Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition.

Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune.

Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. »

Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. »

Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort.

Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. 

Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées — ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement — et encore ! — pour les sots.

De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance.

On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes déployées et semblaient, pour celui qui n’étaitplus, le symbole de sa résurrection.

(La photo ci-dessus et le texte sont du domaine public.)

***

115 - 2016-10-03

Est-ce moi ou bedon...

«À et 15, et à 45... le pire qu'il puisse m'arriver, c'est que j'attende une demi-heure.» - Je suis donc arrivé dès l'ouverture (10h00 a.m.) pour demander, avant le et quart, qu'on me retire cinq disques de la réserveparce que, vous savez, ce sont des choses qu'on nous demande pas souvent...»). - Une affaire de cinq minutes : à et quart, la préposée irait dans la réserve ; à et vingt, vingt-cinq, elle sera remontée. Le temps de passer au «merci d'utiliser notre guichet automatique», j'allais être au supermarché à la demi ; à onze heures, chez moi et à midi tout aura été livré...

Cela se passait ou allait se passer à...[la Grande Bibliothèque du Québec, rue de Maisonneuve, angle Berri, à Montréal] et au supermarché.... de la Place Dupuis.

(Note : Les ajouts entre crochets sont de l'éditeur.)

Un acte de pure optimisme. Un peu comme quand on visite Paris. Faut pas avoir de montre-bracelet.

Je n'avais pas prévu être obligé d'expliquer au préposé ce en quoi consistait le système Dewey ; que sa collègue avait inscrit sous le même numéro quarante disques en négligeant de regarder au verso qu'il s'agissait du disque numéro 1, du numéro 2, du numéro 3...


Cliquez pour agrandir

Et c'est ainsi que j'ai loupé le et quart (10h15) , mais également le moins quart (10h45) car je n'avais pas prévu la pause-café dudit préposé qui n'était plus là quand sa collègue est remontée. - Bref : à la demie, mais à la demie de l'autre heure, je sortais de la bibliothèque, trop tard pour le supermarché car j'avais rendez-vous à une heure : jamais allait-on faire la livraison de mes achats avant l'autre demie...é.

J'en fus quitte pour manger un sandwich dans un fastfood du quartier ; un fastfood dont la cuisine n'ouvrait pas avant midi, mais, fort heureusement pour les rares amateurs qui allaient s'y pointer plus tôt, diffusait déjà, et à tue-tête, du Janis Joplin.

Et, en entrant chez moi, un message d'une autre bibliothèque me signalant que le livre que je leur avait emprunté il y a 17 jours devrait leur être retourné 4 jours plus tard...

L'histoire de ma vie.

Solitude

J'ai des amis...

Pardon : s'il y a une chose que l'on réalise à mon âge, c'est qu'on n'a pas d'amis ; qu'on en a plus ; ou que l'on n'en probablement jamais eus. - Plus personne pour nous comprendre. - Un peu comme, quand on était adolescent et même avant, en ce temps reculé où personne, même pas nos chums, nous comprenait.

S'il est un dicton, un adage, un proverbe et même une phrase de  Proust  qu'il faudrait répéter sur (ou serait-ce sous ?) tous les toits, c'est bien celle-ci :

Chaque personne est bien seule

Je n'ai pas d'amis. Des connaissances, oui. Des gens que je connais depuis des années et avec qui je peux, de temps à autre, prendre une bière et même échanger quelques paroles, mais ça se limite à ça. C'est-à-dire à peu de choses.

Le hasard est en grande partie responsable de cette situation. Et puis, ce qui m'a été décrit comme étant mon free-will (libre arbitre). Tout fut une conséquence de l'endroit - que je n'ai pas choisi - où habitait mes parents, des établissements d'enseignement où j'ai fait mes études - qu'on m'a imposés -, des endroits où mes patrons - que je n'ai pas choisis - m'ont fait travailler, des clients - qui, eux, m'ont choisi - pour lesquels j'ai travaillé et depuis quelques années, du quartier où je demeure, que ma dernière blonde a choisi et qu'elle m'a laissé en partage.

Je préciserai quand même que, pendant cet immense voyage qui a débuté avec ma naissance où je n'ai été, à toutes fins utiles, qu'un passager, il m'est arrivé, parfois, de choisir la couleur de certaines de mes cravates, de prendre un taxi plutôt que d'emprunter le métro et de boire plus de vodka que j'aurais dû.

«I'm free to do what I want any old time»
(The Rolling Stones)

"Yeah, sure."

Quant à mes loisirs, il m'a fallu attendre que la pièce que je voulais voir, le concert que je voulais entendre ou le récital auquel je voulais assister soient à l'affiche aux endroits où j'étais pour pouvoir satisfaire me morbide curiosité. Et si pensez que ce fut facile de trouver les oeuvres complètes de Proust à un prix abordable...

Le hasard a fait que ceux qui auraient pu devenir mes amis apprenaient à jouer au golf pendant que je lisais Rabelais et que pendant qu'ils lisaient les derniers bestsellers, j'apprenais à cuisiner. Et j'étais à Paris, Londres ou New York alors qu'ils étaient sur les plages du Maine, à Acapulco ou à Cuba.

Si ce n'est pas votre histoire, c'est la mienne.

En vain, et les gens de mon âge vous le diront, persistons-nous tous à chercher sans fin la personne qui aurait pu partager et qui pourrait encore partager notre expérience, nos idées, nos projets (quand ils nous en reste encore). - Vous n'avez qu'à compter les veuves qui me courent après.

J'en entends, ici, me dire : "Ce que tu peux être pessimiste, Simon !" Mais pas du tout : en vieillissant, je crois que l'on apprend à être, je ne dirai pas optimiste, mais très heureux... loin des soucis de faire carrière, d'impressionner ses voisins, de faire plaisir aux autres, de fréquenter ses proches et encore plus loin de tout ce qui pourrait s'appeler onthonlogie, philosophie, métaphysique, métempsychose et même metautrechose.

Bien sûr, comme je le faisais déjà en sortant de mon adolescence, je continue à m'insurger quotidiennement contre la réalité de la vie (voir la section précédente), mais de moins en moins.

Dans la nuit éternelle, emporté sans retour, sur mon océan des âges, j'ai pu surnager quand même ; jeter mon ancre, planter mon clou, ériger de chimères espérances : j'ai lu.

J'ai lu au point d'en rêver.

J'ai rêvé de voir, un jour, la ville de Dublin ; d'arpenter ces endroits mythiques décrits dans Ulysse et The Dubliners. - Un concours de circonstances a fait que je n'y ai jamais mis les pieds.

Les égouts de Paris, il fallait bien que je les vois après avoir lu Les misérables. Ça a pas, comme on dit chez nous, adonné et quand ça aurait pu, j'ai pensé que ça n'en valait pas la peine.


Les égouts de Paris
Pont de l'Alma, quai d'Orsay, Place de la Résistance, Paris 7e
11h-17h00 du 1er mai au 30 sept. - 11h-16h00 du1er oct, au 30 avril
Fermé le jeudi et le vendredi, le 25 déc., le 1er janv. et deux semaines en janvier.

Idem pour les Grandes Pyramides, Machu Picchu, le Parthénon, là où a vécu ses dernières années, Edna St-Vincent-Millay et l'endroit où est inhumé Thomas Paine.

Le hasard - arrêtons de le blâmer - ne m'a pas quand même conduit n'importe où :

Avant de me cadavériser, j'aurai vu les falaises d'Étretat, marché sur les toutes dernières pierres du Land's End, photographié le tombeau de Robert de Montesquiou-Fezensac, passé sous l'arche de Saint-Louis (Missouri), mangé du roastbeef à Wichita, assisté à un duel pour touristes à Tombstone, constaté les dégâts d'un ouragan en Floride, revu plusieurs fois Vue de Delft de Vermeer, examiné en détails des dizaines de toiles de Jackson Pollock, marché longtemps dans les landes de Hampstead, visité Illiers-Combray, vu Chartres, la Place Saint-Marc, Haight-Ashbury, le Washington Square, l'endroit où a eu lieu le massacre de la Saint-Valentin, trempé mes pieds dans les océans Pacifique et Atlantique (et dans les eaux du golfe du Mexique de la mer dite Térannée et de la Manche, si je me souviens bien), assisté à un récital privé de Schubert à Vienne, déjeuné chez Point, chez Bocuse, chez Terrail, chez Robuchon, bu du Château Lafitte '61 dans la salle à manger du Connaught Hotel, à Londres. et dégusté des pétoncles cueillies quelques heures auparavant à Crinan, en Écosse.


Crinan by Lochgilphead, Argill, Scotland

J'aurai surtout lu : Suétone, Voltaire, Proust, La princesse de Clèves, les aventures de Biggles, Sherlock Holmes, Wilde, Racine, Molière, les journaux de Gide et de Green et une bonne partie des Mémoires de Saint-Simon. Et aussi connu Lady Bracknell, Trissotin et George Smiley.


George Smiley

Écouté aussi : tous les quatuors à cordes de Beethoven, toute la musique de chambre de Brahms, les symphonies de Mahler, les mazurkas de Scriabin, les sonates pour pianos préparés de John Cage et Lutoslawski.

Et, en concert ou en récital, qui peut se vanter d'avoir vu Tino Rossi, Chevalier, Brel, Brassens, Ferré, Lama, Vigneault, Tex Lecors et Renaud ?

Mieux encore : Sweet Emma Barrett, Miles Davis, John Coltrane, Duke Ellington, Coleman Hawkins, Count Basie, Louis Armstrong et Thelonius Monk ?

Et, dans ma bibliothèque, j'ai un canon miniature en bronze acheté à Waterloo, près de Bruxelles et des poupées russes qu'on m'a ramenées de Moscou.

Simon

P.-S. : En relisant ce qui précède j'ai pensé à une des cinq ou six cent chroniques qu'Herméningilde Pérec a rédigées sur le Professeur Marshall et dans laquelle il était question de célébrités. «Vous avez dû en connaître, vous, Professeur des gens riches et célèbres ?» lui demandait un admirateur. La réponse fut : «Si j'en ai connues ? Des centaines.. Tenez : vous avez vu le dernier [à l'époque] James Bond ? Celui qui se passe en majeure partie à San Francisco. Avec Roger Moore ? La scène où, enfermé à l'intérieur de l'hôtel de ville, il est secouru par des sapeurs-pompiers ? Vous l'avez sans doute remarqué : au bas de l'échelle qu'il vient de descendre se trouve, à gauche, un jeune acteur qui tient une hache à la main... Et bien j'ai serré la main de son frère, pas plus tard que la semaine dernière.» - Des mains comme celle-là, moi aussi, j'en ai également serrées.

***

114 - 2016-09-05

La rentrée

«Et surtout, n'allez pas écrire des bêtises, car la rentrée est une chose sérieuse ; il ne faut pas la rater.» C'est en ces mots que Monsieur Pérec m'a dit de rédiger la première partie de cette chronique, sachant qu'elle serait forcément lue en premier puisque, par une décision anonyme du conseil [d'administration, etc.], mais surtout par le format de la mise en page du Castor™, il en a été décidé ainsi.

J'ai bien voulu me conformer aux sous-entendus de ce dictat sauf que les rentrées m'on toujours fait peur. Tout comme les grands bouleversements de même que les humeurs intempestives de mon chat, les déménagements et, surtout, les grandes idées, celles qu'on exprime en trois pages dans les journaux ou en vingt minutes dans un débat : «Est-ce la fin de l'Occident ?», «Est-ce que Dieu existe ?», «Le réchauffement de la planète est-il un fait? »

J'ai de la difficulté à croire qu'on puisse lire et écouter des sommités écrire ou parler en si peu de lignes ou en si peu de temps sur des sujets semblable alors que les pré-émissions sur la Coupe du Monde ou le Super Bowl occupent nos écrans pendant deux (uniquement deux ?) semaines. - Et puis, de nos jours, a-t-on des idées nouvelles à nous communiquer ?  - Un de mes dieux, Groucho Marx, disait dans un de ses films : «Vous croyez que c'est une bonne idée, hein ? Alors elle doit être mauvaise.» - Il y a longtemps que j'en ai entendues.

Sur l'éducation - éducationnement, comme on dit ici - et, en conséquence sur les rentrées, je n'ai qu'une chose à dire : j'ai hâte qu'on cesse d'enseigner des choses et que l'on enseigne surtout comment ces choses puissent être apprises, comment on peut apprendre à apprendre.

Appendre : à lire, écrire et compter, d'abord. Puis à faire des recherches et douter de tout. Et quand je dis e tout, je dis de tout. Y compris tout ce qu'on écrit dans les livres d'histoire qui défilent des faits sans les expliquer. - Remarquez que je ne parle pas des livres de philosophie ou de religion : tous les philosophes et théologiens sont illisibles. Ils sont, de ce fait, peu dangereux sauf quand ils sont résumés par d'autres. Pour les premiers, la quantité de spécialistes qui prétendent les avoir lus est phénoménale. Quand aux théologiens, faut-il mentionner le nombre de prêcheurs, curés, imams et gourous qu'ils ont engendrés ?

Jeunes gens, un seul conseil : «N'écoutez vos professeurs que d'une oreille distraite.» - Je vous parle en homme à qui il a fallu autant d'années pour désapprendre par la suite ce qu'ils m'avaient enseigné. - Soyez des Galilée, des Darwin, des Laplace, des Einstein ou, à défaut, écoutez ceux qui disent le contraire de ce que vous pensez.

Voilà pour mes éclairées remarques sur la rentrée.

***

Et puis mélanges (sans pastiches)

Pour ma plus récente maniaquerie, voir André RousseauxRousseau» suivi d'un «x») dans la section «Book Review - Lectures» du présent numéro, mais, autant vous avertir tout de suite : si vous croyez que j'ai un peu exagéré dans le sens des détails, attendez de lire ce que notre disk-jockey, Paul Dubé, nous a préparé sur Schubert et ses lieder ; peut-être pas dans cette édition (quoique...), mais sûrement pour celle d'octobre. (1)

(1) Disponible depuis ce matin (Note de l'éditeur)

Entre temps :

1 - Plus jeune, j'aurais traversé la rue pour lui foutre mon poing sur la gueule. Je parle d'un bonhomme, le crâne rasé, tatoué des deux bras, visiblement en état de dieu-sait-quoi, qui forçait sa petite fille à marcher droit sur le trottoir en lui tirant le bras, la soulevant presque de terre. Elle avait beau pleurer, lui dire qu'il lui faisait mal, rien à faire. Le genre de petite qu'on voit sur cette photo dont je n'arrive plus à trouver l'auteur :

C'est qu'il en a de plus en plus de ces énergumènes et j'ai beau me dire que ce sont les OVNIs qui nous les débarquent, la rage me prend à chaque fois. - Cela se passait, le deux août dernier, rue Notre-Dame entre les rues Charlevoix et Vinet.

2 - Quand j'y repense, je trouve que les catholiques de mon enfance ont été d'une stupidité à faire pleurer. Mangeaient pas de viandes, le vendredi. Même dans les prairies, à deux mille kilomètres de la plus proche mer. À leurs parents l'obligation de préparer pour leurs enfants du poisson en boîtes dans une sauce indescriptible. - Ne pas conserver de viande, oui, dans le désert, au Moyen-Orient, il y a deux mille ans, je peux concevoir, mais au vingtième siècle, au Canada, même à Montréal ? - Z'appelaient ça jeûner. (avec un accent circonflexe ? J'en doute.) - De quoi admirer ceux qui, de nos jours, observent le rituel du Ramadam.


(Source : http://www.bumblebee.com/)

Et on me demande pourquoi j'ai tant détesté la cuisine de ma mère.

3 - Inconscients, hypocrites ou au-dessus du petit peuple les curés des années trente et quarante et même cinquante, si ce n'est soixante, soixante-dix et même quatre-vingt et quatre-vingt-dix ? (Je suis trop vieux pour continuer à m'intéresser à eux.) Z'ont vécu et certains vivent encore dans de luxueux bresbytères adjacents à des églises valant des fortunes dans des quartiers comme St-Henri, Ste-Cunégone, Pointe-St-Charles (dans le sud-ouest de Montréal) alors que leurs fidèles survivaient de peines et de misères entassés dans des «cold-flats» (logements sans «eau chaude») à trois ou quatre et même cinq par pièces là où la charité avait peur d'entrer.

     
L'église Sainte-Cunégonde et son... presbytère.        
rue Saint-Jacques, angle Vinet, Montréal

Sainte-Cunégonde ?

Pour ceux qui ne le savent pas, la paroisse de Sainte-Cunégonde fait maintenant partie d'un quartier situé au sud-ouest de Montréal entre les rues Guy et Atwater, au sud de l'autoroute Ville-Marie et le canal Lachine, quartier issu de l'ex-ville de Sainte-Cunégonde, fondée en 1864 et qui s'étendait alors jusqu'au boulevard René-Lévesque, Lors de fusionnement avec la ville de Montréal, en 1906, ce quartier a été rebaptisé Petite Bourgogne. Il a eu la réputation d'être un des plus pauvres de la métropole du Canada, notamment entre les deux guerres.

Aujourd'hui, grâce à la gentrification, particulièrement du côté du canal Lachine où les usines ont été transformées en coproprirétés, l'endroit est devenu inabordable et si l'église a perdu son éclat, elle fait maintenant partie du Grand Répertoire bâti de Montréal et son nom a été changé pour celui d’Église des Saints-Martyrs Coréens.

Entre sainte Cunégonde "du Luxembourg" (975-1033 ou 1039) et la Corée, je n'ai pas encore fait le lien.

4 - Paul a reçu le mois dernier un message d'un lecteur du site sur la Chanson française (voir les liens à la fin de toutes nos éditions) qui a retrouvé dans la page consacré à la chanson «Le temps des cerises» le passage suivant :

« ...la légende veut que Clément aurait échanger ses droits d'auteur contre une pelisse que Renard lui aurait remis... »

« J'ai peine à constater. écrivait-il, à quel point cette faute, la plus abominable qui soit en langue française, se dissémine désormais dans les productions écrites les plus diverses, des vociférations hargneuses de trolls oligophrènes jusqu'aux articles les plus fouillés et pointilleux par ailleurs, comme c'est le cas ici, ce qui rend d'autant plus saillante la soudaine irruption d'une suprême ineptie...»

(Le Monsieur parlait de l'infinitif «er» au lieu du participe passé «é», évidemment.)

Ce message que Paul m'a communiqué, m'a fait penser à un sketch de Monty Python's où, ayant signalé un couteau quelque peu taché à un serveur d'un luxueux restaurant, un client reçoit tour à tour la visite du maître-d'hôtel, du chef de service, du directeur de l'établissement, du propriétaire... jusqu'à ce que John Cleese, le chef des cuisines, armé d'un couperet, enragé comme seul John Clesse peut l'être, commence à l'engueuler pour reprocher au personnel une petite erreur... Bataille s'ensuit, tables renversées, un garçon se fait tuer, etc. - Une fois le calme revenu, le client dit à sa conjointe : «Heureusement que je n'ai pas mentionné la fourchette.»

Paul, le responsable de cette bévue monumentale qui... - vous vous rendez compte : un irrespect total de la règle inventée par Clément Marot au XVIe pour François Premier qui voulait épater ses amis italiens ! - ... qui m'a assuré qu'aucun événement du genre de celui que je viens de décrire s'est produit au siège social de son site, mais qu'il a cru bon de signaler à son correspondant qu'il avait oublié de mentionner qu'il manquait un «e» à la fin de «remis» dans la même phrase.

Deux participes passés fautifs. Quel horreur !

Pourquoi a-t-on abandonné l'usage de la guillotine ? Dites-le moi.

5 - La rentrée ? Je vais la manquer. - J'ai décidé que j'occuperais tout mon mois de septembre à mettre de l'ordre dans ma bibliothèque. - Pour ne pas passer pour un intellecteul, j'ai avisé mon entourage que je devais subir une cure de désintoxication. j'ai pensé qu'on comprendrait mieux. Et je sais qu'il y en aura plusieurs qui diront : «Je le savais !»

6 - Lectures ? - Ouais, pas mal. Voir plus loin. (Édition du 5 septembre 2016)

Simon

***

113 - 2016-08-01

S.V.P., Fichez-moi la paix avec vos attentats

Dans le seul métro de Montréal, je me suis laissé dire qu'il y avait une personne qui se suicidait par semaine. Un peu exagéré vous allez me dire, mais mettons que la chose arrive une fois à tous les mois, à tous les six mois ou même une fois par année. Me semble que ça se serait su depuis longtemps parce que, depuis que ce métro existe, on en serait, aujourd'hui à, au moins vingt, vingt-cinq suicidés. Or, je ne me souviens pas en avoir entendu parler. Même pas une fois.

Du temps du FLQ (le Front de la Libération du Québec) qui, dans les années soixante, a quand même occupé la une des journaux de la Province et même du Canada et ce, pendant des semaines, je crois me souvenir d'un grand blessé et d'un mort. - Un pont porte son nom aujourd'hui. (Je parle du mort.)

Et puis voilà. Depuis quelques années, la une des journaux nous informe de six morts, ici, vingt là et puis, récemment de trente à tel endroit, quarante à tel autre et, au moment où j'écris ces lignes, quatre-vingt-quelques, à Nice, le 14 juillet dernier.

Excusez-moi, mais je n'aurais pas entendu parler de ces dernières innocentes victimes niçoises (plus les blessés, les ceusses qui n'en reviendront jamais, etc.), que ça n'aurait pas changé grand chose dans mon égoïste petite vie, dans mon petit appartement, dans mon petit quartier, dans ma petite ville. Oui, oui, ma petite ville qui se croit emblématique depuis un certain (défunt) maire dont on ne parle plus, mais qui l'a foutue dans un de ces bordels...

Encore moins si j'étais résidant de Sainte-Éloignée-des-Chars, près de nulle part en Abitibi ou en Gaspésie, dans le centre-est de l'Alberta, dans le nord de South-Dakota ou un secteur inexploré de l'Ile de Man ou même de St-Charles-du-Tempéré, dans le Var.

Je me dis une chose :

Arrêtez de me parler des tueries, des massacres, de l'islam, de l'armée de X, Y, Z, qui veut instaurer la charia dans le monde ou la modernité en Turquie. Arrêtez de me montrer les photos de ces Allahistes, Jawehistes et autres istes qui veulent changer le monde en faisant exploser des bombes un peu partout. Moins vous parlerez d'eux, moins y'en aura de ces exaltés qui veulent devenir, le temps de quelques jours, célèbres, - Ils n'auront même pas le loisir de penser qu'ils font avancer une cause.

En ce moment, Messieurs les journalistes, les photographes à la Reuter, les envoyeurs de bouts de films sur YouTube, vous faites de la publicité à une belle gang d'illuminés.

Il est malheureux que vous n'ayez pas été là du temps des Croisades, de l'Inquisition ou des têtes qu'on a coupées lors de la Révolution Française, vous auriez fait fortune et peut-être seriez-vous passés à l'histoire, pas comme ces tueurs de mes deux.

Songez que, dans les années soixante, au Québec, nous sommes passé d'un état religieux à un état séculaire en n'ayant pas assassiné un seul prêtre.

Vous n'étiez pas là, naturellement : y'avait pas de quoi photographier personne. Même pas ma mère qui, un jour, a cessé d'aller à la messe.

Sur les livres

Je parlais, il y a deux mois, de l'état chaotique de ma bibliothèque, et de l'immortalité il y a un mois. Et puis tout à coup, il y a une semaine, je suis tombé sur ceci :

«Derrière moi la plaine, comme jadis en Chine quand je montais l'été vers Kouliange.
  Le pays aplati par la distance et cette carte où l'on ne voit rien tant que l'on marche dedans,
  Le chemin qu'il a fallu faire avec tant de peine et de sueur d'un point jusqu'à un autre point,
  Tant de kilomètres et d'années que l'on couvrirait aujourd'hui avec la main !
  Le soleil d'un brusque rayon çà et là fait revivre et luire
  Un fleuve dont on ne sait plus le nom, telle ville comme une vieille blessure qui fait encore souffrir !
  Là-bas la fumée d'un paquebot et la clarté spéciale que fait la mer. -
  L'exil à plein coeur accepté dont nous ne sortirons qu'avant et non pas en arrière !
  Le soir tombe, considère ce site nouveau, explorateur !
  Ce silence a d'autres étonnant, qu'il est familier à ton coeur !
  Les montagnes l'une sur l'autre se dressent dans une attention immense,
  Il faut beaucoup d'espace pour que la vie commence.
»

  (Le gras du dernier vers est de celui qui vous écrit.)

Ce texte est de Claudel. Il est tiré de sa préface, écrite en mai 1921, à ses «Feuilles de saints» que l'on ne retrouve plus aujourd'hui que dans l'édition de ses Oeuvres poétiques publiées en 1957 dans La Pléiade (chez Gallimard), un livre qui, j'ai honte de l'admettre, fait partie de ma bibliothèque. - Ces chapitres ? Ils s'intitulent sainte Cécile... saint Georges... sainte Colette... sainte Geneviève... saint Martin... mais aussi Verlaine (sic).

En découvrant ce texte je me suis demandé qui, près de cent ans après, lisait encore ces Feuilles de saints. Qui lit encore aujourd'hui Claudel.

Qui lit aujourd'hui, Léon Bloy, Jules Barbey d'Aurevilly ou les frères Goncourt (surtout les romans) ; qui lit La princesse de Clèves de Madame de la Fayette, Le roman bourgeois de Furetière, Les malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur (une écrivaine d'origine russe, soit dit en passant) ou même de grands classiques comme Le siècle de Louis XIV de Voltaire et Les pensées de Pascal. Qui ?


Blaise Pascal
(Source : www.alalettre.com)

Qui lit, dans le texte, les Satires d'Horace, Villon, la Passion de Platinus dont le manuscrit, conservé dans une seule copie, en la Bibliothèque du Vatican, fut découverte par Karl Christ, qui l'a publiée pour la première fois dans Zeitschrift für romanische philologie en 1920. (J'ai trouvé ce crucial détail sur Internet.)

Je me demandais - toujours et encore - il n'y a pas très longtemps, quel metteur en scène avait pensé à monter, au cours des dernières années, Les Troyennes d'Euripide, Les Euménides d'Eschyle, Lucrèce Borgia de Victor Hugo ou même Les Justes de Camus.

Je connais encore des amateurs de Simenon et je sais que les Sherlock continuent à se vendre quasi comme des best sellers, mais qu'adviendra-t-il, dans vingt, trente, cinquante ans des John Forsythe dont nous parlions, il y a quelque temps, ici ; des John Le Carré qui, à mon avis, est un très grand romancier. Dire que j'ai peine à faire lire les Brontë à d'avides lectrices de grands romans contemporains. - Un seul de mes amis a lu Dostoievski, Tolstoi et Gogol et c'est un plombier. Proust, Shakespeare ont encore le vent dans les voiles et, si je comprends bien, Cervantes, en espagnol. Quant à Dante, en italien, Goethe en allemand, Suétone en latin ou Hugo, cité ci-dessus, même en français contemporain. j'ai bien peur que...

Je me suis laissé dire (en plus de ce que je disais sur le métro, il y a quelques minutes) qu'il y avait, au Québec, douze mille vrais lecteurs. Dix-sept centième de un 1%t de la population. C'est possible. Chose certaine, que ce soit des exemplaires de livres, de disques ou de films, je n'ai jamais à réserver quoi que ce soit dans les bibliothèques que je fréquente car mes lectures sont plutôt excentriques compte tenu que je ne lis presque pas ce qu'on publie aujourd'hui. - C'est déjà ça de gagner.

Sur la difficulté à trouver des livres chez ce qui reste de libraires à Montréal, je pourrais écrire des pages. - On peut toujours commander, mais aux prix où se vend la moindre brochure, il faut être riche pour remplir les rayons de sa bibliothèque. - Heureusement, grâce, entre autres, au Project Guttenberg (et de nombreux autres sites), l'on peut de nos jours télécharger gratuitement à peu près tout ce qui est du domaine public, ce qui ramène le prix d'une tablette ou un lecteur électronique à quelque chose de vraiment abordable. - Sauf qu'il y en a qui sont très réfractaires aux tablettes. Ils leur préfèrent les livres, en vrai papier et qui ont une âme. Les mêmes qui étaient contre les ampoules électriques au début du siècle dernier (je me répète).

Personnellement ? Je digitalise (scan) de plus en plus mes propres livres, mais seulement s'ils n'ont aucune valeur intrinsèque car pour digitaliser un livre, il faut souvent le détruire en le réduisant à une pile de pages.

En passant, si vous me cherchez depuis quelque temps, vous pourrez toujours me retrouver à l'endroit qui suit où j'ai passé une bonne partie de ma jeunesse :


La bibliothèque de Westmount
(Source : http://www.imtl.org/)

Voter ou ne pas voter ?

On m'a accusé de tous les péchés de la terre parce que j'ai refusé d'aller voter aux dernières élections fédérales car, je disais : "Que n'importe lequel des quatre ou cinq candidats qui se présentaient [au poste de Premier Ministre] soit élu ou non, c'était du pareil au même." - Et j'ajoutais, comme j'ai toujours ajouté que j'irai systématiquement voter lorsqu'à la fin du bulletin de vote, un casier se lirait "Aucun de ceux-là" avec, pour conséquence l'interdiction à tous les candidats figurant sur ledit bulletin de se représenter pour au moins cinq ans.

Si, cependant, j'étais, aujourd'hui, citoyen américain, je me ferais un devoir d'aller voter. À genoux, en fauteuil roulant ou sur une civière s'il le fallait, parce que, entre vous et moi, y'a quand même des limites. Clinton ou ce bouffon-cum-démagogue à la chevelure d'ourang-outang ? - Je me demande d'ailleurs pourquoi il n'a pas choisi, comme co-listier, le clown de chez McDo.


Source : www.zimbio.com)

Simon

***

112 - 2016-07-04

18 mois plus tard

« Si j'eusse su ... »            
(Regret d'un jeune retraité)

Vous avez dû en connaître : ils sont de tous les pays et de tous les temps. Je parle de ceux qui, à quatre-vingt-dix ans réussissent, de maigres revenus, à mettre de l'argent de côté pour leurs vieux jours ; de ceux qui ont des écus sous sous leur matelas... pour les mauvais moments et quand ces moments arrivent, ils n'osent pas y toucher car ils pourraient en avoir des pires ; de ceux qui se sont privés toute leur vie et qui sont morts quelques mois après avoir pris leur retraite. Et puis y'a ceux qui n'ont jamais lu, jamais été au concert, jamais voyagé et qui se sont promis de lire, d'aller au théâtre ou de se rendre en Europe la journée où ils prendraient leur retraite et puis qui, finalement, n'ont rien fait de tout cela.

Qu'on se le dise : je n'appartiens à aucune de ces catégories.

Pour ceux qui ne s'en souviennent pas, j'ai pris ma retraite le 31 décembre 2014, il y a 18 mois, et quand on me demande, aujourd'hui, comment ça va, je ne sais pas exactement quoi répondre. J'ai sur ma table de travail la photo d'une femme que j'ai beaucoup aimée et que j'aime toujours malgré qu'elle m'ait fait réaliser que j'étais devenu vieux. Trop vieux pour aimer. Trop vieux pour aller au bal. Trop vieux pour refaire ma vie. Que j'étais du temps du tango. Que j'avais accumulé du passé et que je ne pouvais plus le changer.

Je suis, comme disait Guitry, las. Pas tout à fait, mais je sais qu'il me reste de moins en moins d'années à lire, écouter de la musique et me renseigner sur la fabrication, au cours du XVIIIe siècle, des archets de violon, en Auvergne.

Et puis :

Tout comme il m'a fallu des années pour que j'apprenne la signification du mot «insolent», j'ai réalisé, au cours de ces 18 mois qu'il m'aura fallu des décennies pour apprendre celle du mot «futile» car, justement, je sais maintenant que toute ma carrière aura été d'une futilité dont j'aurais pu me dispenser. Ce qu'il m'en reste, ce sont de vagues souvenirs d'avoir pensé être important. De ma vie, cependant, j'ai retenu de profonds souvenirs de mes lectures, quelques pièces de théâtre, quatre ou cinq films, deux, trois paysages et plusieurs, mais très précieux, moments dont la quatrième symphonie de Brahms dirigée par Barenboim, à Chicago, un dimanche après-midi, il y a, de ça, des milliers d'années.

Amateur, mais très grand amateur, inconditionnel, fanatique et même complètement sauté en ce qui concerne les quatuors à cordes, j'ai réalisé récemment que je n'en avais jamais entendu un seul, live - enfin... pas un seul que j'aurais aimé entendre. Faut dire que la musique de chambre, là où j'ai demeuré était relativement rare. J'ai quand même vu Edwidge Feuillère dans Phèdre et un étonnant Vincent Price, quatre fois d'ailleurs, en Oscar Wilde (Diversions & Delight - Being an evening spent with Sebastian Melmoth on the 28th day of November 1899). C'était au Centaur, en '81. Pour Edwidge, il faut que je remonte très loin dans le temps, dans un temps où j'étais impatient d'entendre "Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur" qui m'avait fort déçu d'ailleurs. La preuve, c'est que je m'en souviens encore.

Manqué : Argerich, Fischer-Dieskau, Rubinstein, mais pas Chevalier, Montand, Ferré, Brassens, Brel et même Jean Marais dans King Lear.


Jean Marais en King Lear
(Source : http://www.forumuniversitaire.com/)

D'aucuns trouveraient que j'ai eu une vie bien remplie pour avoir vu Maurice Duplessis, serré la main de John Coltrane, mangé chez Point, déjeuné avec Juliette Gréco, partagé un compartiment de chemin de fer avec Philippe Noiret et aperçu, mais de loin quand même, Charles de Gaule. J'ai même serré la main à des gens qui avaient connu Louis Jouvet, Joyce et Proust. J'ai même ici, quelque part, un livre qu'un d'entre eux m'a dédicacé. Et, dans mes autres trésors, un rare exemplaire des Chauves-Souris de Montesquiou, un menu de Chez Maxim's, un autre (signé) de chez Bocuse, quelques photos inédites de célébrités, un Pathé de Mayol, un Gotha de 1911 et un missel quotidien des fidèles, version latine et française (du révérend père J. Feder. s.j.), très amoché d'ailleurs.

Et quand je vous aurai dit que ma joue fut frappé par un certain Paul-Émile Léger lors de ma confirmation, et que j'ai appris à vraiment rire quand j'ai lu pour la première fois un livre d'exercice de style écrit par une soeur de la congrégation des Soeurs Grises, que je pense, aujourd'hui, comme Baudelaire que « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans », je vous aurai tout avoué sauf que j'ai maintenant un chat pour me tenir compagnie. S'appele Sam, mais n'y répond pas. Je lui ai donné un surnom : "Le p'tit" ; et même un deuxième : "P'tit nez". Répond ni à un, ni à l'autre.


Sam

Et c'est ainsi que ça se passe quand tous les jours sont des samedis ou qu'on oublie le seul rendez-vous qu'on s'est fixé au cours de tout un mois.

Tout à fait bizarre. Du temps où je travaillais, je disposais de mon temps comme je voulais ; je pouvais être au bureau (ou pas) les jours de la semaine ou les dimanches ; je prenais l'avion quand ça me plaisait ; je restais une journée ou deux de plus à un endroit qui m'attirait... C'est qu'en plus j'avais tout le temps qu'il fallait pour m'occuper de mes affaires. Aujourd'hui, j'ai même de la difficulté à tenir mes crayons aiguisés (car, oui, encore, j'écris avec des crayons en véritable bois... après avoir cessé d'écrire à la plume il y a une vingtaine d'années).

J'en suis à deux, trois livres par semaine. Ces temps-ci, je relis le théâtre d'Eschyle. Pas dans le texte car je n'ai pas appris le grec, mais quand je me replongerai dans Tite-Live, ce sera en latin. Et il est grandement temps que je réécoute, pour la nième fois les sept ou huit versions des quatuors de Beethoven que je possède sauf que... j'ai tout Schumann qui m'attend.

Et puis vous savez quoi ? - J'aurais dû prévoir mettre de côté plus d'argent. j'aurais, ainsi, pu vivre à l'hôtel - rien de vraiment dispendieux : le Ritz m'eut suffi amplement - plutôt que d'avoir à m'occuper d'un appartement trop vaste qui me coûte une fortune en Swiffer™...

Me reste quelques projets : voir la maison où est décédée Edna St-Vincent Millay, Syracuse, l'île de Pâques et Kairouan... moins les grands oiseaux qui s'amusent à glisser l'aile sous le vent et définitivement pas le palais du Grand Lama.


Edna St-Vincent Millay
(Source : http://67.media.tumblr.com/)

Mais si j'eusse su... j'aurais pris ma retraite plus tôt.

À propos de ma bibliothèque :

Suite à mes propos du mois dernier, on m'a posé la question à savoir ce que ma bibliothèque contenait au juste. - Madame Louise D***, de St-Léonard-de-Port-Maurice, a même insisté : "Est-ce que c'est vrai qu'on n'y trouve ni Balzac, Ni Zola, ni Maupassant... ?" - Je me suis déjà expliqué là-dessus : quand je me suis séparé, mon ex est partie avec les livres de cuisine, les romans policiers et tout le XIXe siècle. - Une boutade, vous allez me dire, mais elle démontre à quel point on ne peut pas se fier aux titres des livres de la bibliothèque d'une personne de mon âge parce que, à moins que l'on ait conservé tout ce qui nous est passé entre les mains, y compris ses premiers livres de lecture et les comic-books de la Comtesse de Ségur, Jules Verne et les Biggles, ce qui reste ne fait qu'indiquer approximativement ce qui intéressait encore son propriétaire à un certain moment... Mais je suis game, comme dit ma voisine :

Dans ce que j'appelle encore «ma» bibliothèque, l'on trouvera, aujourd'hui, quelque deux cents volumes de, sur, ou à propos de Proust, y compris la première édition (en trois volumes) d'À la recherche du Temps perdu (dans la Pléiade) et l'affreuse [nouvelle] version en quatre volumes - de grâce ! procurez-vous, si vous le pouvez, l'édition Bouquin - et sa traduction (je devrais dire ses traductions) en anglais par Moncrieff et Kilmartin, et par Enright, Davis et Grieve ; sa correspondance également (21 volumes chez Plon). - À lire, pour le plaisir, les lettres envoyées à son banquier.

S'y trouvent également le dictionnaire encyclopédique de Larousse en six volumes  (années '40) et l'avant dernière en dix (plus deux suppléments) (circa 1970). Plus à peu près tout de leur Mensuels illustrés du début du siècle dernier.

Tout Joyce, tout Greene, tout Gide, tout Wilde, tout Pérec (Georges), tout Céline et un grand nombre de volumes d'auteurs grecs ou latins ; des dizaines de volumes sur les sciences (la cosmologie, en particulier, mais aussi les mathématiques), des livres sur la théologie chrétienne, juive et musulmane, les Mémoires de Saint-Simon (édition Ramsey), le Journal des Goncourt, Sherlock Holmes (of course !) sans oublier Le Carré, Malcom Lowry, Borges, Pessoa, de nombreux essayistes anglais ou américains du XIXe et XXe siècle, plusieurs douzaines (soixante peut-être, sans doute une centaine) de livres de poésie (anglais, français et latin : j'adore Virgile), Molière, Racine, Corneille et Shakespeare, naturellement. Sans oublier Labiche, Guitry et Claudel.

Et puis, forcément, de nombreux livres d'histoire, les Brontë, Marcel Aymé, tout James Burke (je crois) et The Inventions and Writings of Nikola Tesla.

Sauf que, de plus en plus, je lis sur ma tablette ou sur mon E-Reader... J'en suis à mon 100 ou peut-être même 200e volume, sans compter les docus et autres films dont de nombreuses séries britanniques... Plus besoin de courir à la bibliothèque trois fois par semaine et moins dispendieux que de me promener de librairie en librairie... quoique j'ai trouvé des choses pas chères récemment : le théâtre de Labiche, une partie de la correspondance de Voltaire et les fables, contes et récits de La Fontaine. Ne me manque que trois des albums iconographiques de la Pléiade.

Jusqu'à tout récemment, je me demandais à qui j'allais léguer ces pans de mur parce que tôt ou tard... Et puis voilà qu'elle m'envoie deux photos de SA bibliothèque ! - Il lui faudra déménager !

Cinéma, dictionnaires, livres sur la 14-18 et la 39-45 ? Nenni : j'ai tout donné depuis qu'on retrouve tout sur Internet, mais j'ai conservé mon Gaffiot et mon Cyclopedia sur la musique.

Caradec - tiens je l'avais oublié celui-là - tout Caradec, il va sans dire et, tandis que je suis là : une collection inavouable de volumes sur la Belle Époque. Et comment n'ai-je pas pensé à Alphonse Allais. Tout Allais.

Cinquante (soixante ?) ans de lecture dont plus des trois-quarts ont été redistribués, légués, donnés. Le seul point de ma vie auquel je ne dirais jamais qu'il fut futile. Et là, je lis de plus en plus rapidement - et avidement - car il me reste moins de temps...

Si j'eusse su...

Quelques neurones de plus

J'ai entendu récemment à la radio une entrevue fascinante à propos du cerveau humain, mais, malheureusement, je n'ai pu savoir qui disait quoi car l'émission durant une heure, je ne l'ai captée qu'à la vingtième minute et n'ai pu, dans mon auto, en écouter qu'une petite partie, mais, au cours de ce court passage, j'ai cru comprendre que le cerveau humain en était rendu à sa grandeur idéale (sic) du fait que la vitesse à laquelle les contacts se faisaient entre ses neurones permettait aux pensées de se développer de façon... je crois que le mot utilisé fut «naturelle», mais il se peut que ce fut «essentielle» car, dans les instants qui suivirent, la personne interviewée - un neurologue, il m'a semblé - ajouta que si on en doublait le volume, la pensée pourrait ralentir au point où il serait impossible d'avoir la continuité nécessaire pour saisir ou élaborer des problèmes complexes. «C'est ce qui explique, disait-il (je cite de mémoire), avec d'autres facteurs comme l'organisation sociale dans les pays développés, eux-mêmes conséquence de ce que je viens de dire, le développement presque exponentiel des sciences au cours des derniers trois ou quatre siècles.»

J'aurais aimé qu'on poursuive la conversation - ce qui est peut-être arrivé - en parlant de l'implantation éventuelles de puces électroniques... parce qu'existent déjà des membres artificielles qui répondent aux signaux cérébrales. M'enfin...

Grosse tête, petite intelligence ? - Pourquoi pas ?

Simon

***

111 - 2016-06-06

"Garçon ! Deux bières et moins de vent."
(Paroles attribuées à Alphonse Allais)

Ma première visite dans un établissement où l'on servait de la nourriture en échange de quelques sous (à l'époque) remonte à plus de cinquante ans. Aussi, quand je suis, aujourd'hui, confronté à un restaurateur professionnel, j'aimerais lui souligner de temps à autres que, par rapport à lui, je suis un client professionnel de, plus souvent qu'autrement, dix à vingt ans son aîné et qu'en conséquence, je suis un peu plus au courant qu'il peut l'être de ce qu'est la restauration. Sauf que ça m'arrive de moins en moins car les restaurateurs professionnels se font de plus en plus rares, remplacés depuis quelques années par des hommes d'affaires.

Je ne l'ai pas entendu personnellement, mais on m'a raconté qu'un de ces hommes d'affaires, à qui on reprochait l'assourdissante "musique" qu'on diffusait dans son établissement, aurait récemment répondu que ce n'était qu'un aspect de son commerce ; qu'il avait noté que plus ses salles étaient bruyantes, moins les clients restaient longtemps, ce qui lui permettait d'augmenter le nombre de ses services de deux à trois, aux heures des repas.

Faut-il ajouter autre chose ? - I rest my case, comme disent nos amis anglophones.


Suprême de ?
(Image - provenance inconnue)

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Question : faut-il se plaindre ?

De la musique ? Non. Tout simplement parce que les proprios de cafétérias, brasseries, gargotes, bistrots, réfectoires, tavernes  et autres endroits dit restaurants semblent, depuis quelques années, être devenus, avec leur musique... sourds. Et on ne rit pas des sourds.

Que le potage est trop salé, que la sauce trop farineuse, que le bifsteak est trop cuit, que le poulet semble provenir d'un gallinacé mort de rhumatisme ? - Non plus. - Là où c'est immangeable, on ne retourne pas. Sauf que ça n'explique pas certains endroits ; un, en particulier, près de chez moi, qui est là depuis des années et où la lasagna verde est verte, non pas à cause de la couleur de ses pâtes, mais de sa viande.

Autant rester chez soi, mais préparer un boeuf Wellington pour une personne....

J'ai bien aimé au cours de ma vie manger au restaurant. Tout avait tant de goût. C'est que je n'en avais pas.

Mon chat, lui, n'a jamais eu ces problèmes.


(Image - provenance inconnue)

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Immortalité

Je ne sais pas si vous aimeriez devenir immortel... en santé (il va sans dire), avec toutes vos facultés, connaissances, souvenirs et votre vision unique du monde jusqu'à... la fin des temps. Moi pas.

Je crois, en ce moment, que la pire religion qui puisse exister (et je compte dans le lot l'Islamisme et la Scientologie) est celle des Mormons, dite "'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours", celle fondée par un arnaqueur du XIXe, Joseph Smith, qui a convaincu des milliers d'adeptes - ils sont aujourd'hui des millions - qu'après leur mort, ils se retrouveraient en présence de Dieu le Père et son Fils (vous savez : celui qui est trois mais un seul), dans un paradis où seront réunis tous les membres de leurs familles et ce, pour l'éternité. - Jamais entendu une proposition aussi nauséabonde. J'ai passé toute ma vie à m'éloigner de ma famille composée de personnes avec qui je n'avais rien en commun sauf le fait que leur grand-père avait couché avec une des cousines du mien... Alors si vous pensez que la perspective de passer l'éternité avec cette famille-là puisse me plaire...

D'ailleurs, j'en ai jusque là, non pas des Mormons ni de ma famille, mais du Simon Popp que je suis, celui qui - j'ai fini par l'apprendre - n'a jamais eu de rapport avec le Simon Popp que je connais, celui qui (je parle du premier) n'est composé que de la personnailité que les autres ont bien voulu lui donner. Vous la connaissez : celle du grogneux, du chiâleux, celle de celui qui contredit tout le monde et qui, chaque jour, se souvient que la moitié des gens qu'il rencontre sont moins intelligents, non pas de lui, mais de la moyenne...

S'il n'en tenait qu'à moi, je repartirais à nouveau. Un peu moins imposant, un peu moins gauche, un peu plus conciliant, moins impatient (ça, c'est certain) et surtout plus sérieux... - Pour ce faire, il faudrait nécessairement que je déménage, que j'abandonne tous mes amis et amies, que je ne retorune plus jamais dans de nombreux bars, restaurants et autres endroits de perdition ; et il me faudrait sans doute changer de nom. - Pourquoi pas de visage, tant qu'à y être ? - Cheveux courts, moustaches, verres de contact.... - Sauf que :

J'ai connu, dans le temps, un type qui a profité de son divorce pour repartir à neuf dans une autre ville où il avait demandé sa mutation. Vraiment dégoûté de sa triste vie, il alla jusqu'à se débarrasser de tous ses effets personnels, y compris ses vêtements, en brûlant ces derniers après les avoir remplacés, un à un. - Je l'ai revu, deux, trois ans plus tard, plus ou moins par accident, et vous savez quoi ? Il était revenu exactement comme il était avant son divorce. Marié avec une femme qui ressemblait étrangement à sa première, vivant dans une maison décorée comme la précédente, dans une banlieue ressemblant à celle qu'il avait quittée, avec, énorme changement, un autre chat à qui il avait donné le même nom. - Sept ou huit ans plus tard (ou serait-ce cinq ?), il était de retour dans son patelin d'origine, avec une troisième femme. Celle-là, je ne l'ai pas connue, mais on m'a dit que par rapport aux deux autres, elle aurait été rousse. Et puis, il était déménagé dans un quartier identique à son dernier.

Autrement dit, on ne recommence jamais à zéro.


(Image en provenance du site http://www.problogger.net/)

Quel que soit l'endroit le plus isolé où j'irai me terrer, je suis certain que je ne saurai oublier qui je suis. De ça, je suis certain. Je passerai de la lecture de Proust aux romans Harlequin ? J'écouterais les Beatles plutôt que Chopin ? Je deviendrais un buveur de Scotch plutôt que de Vodka ? Je ne me souviendrais pas de ma terrible enfance, de ma non moins étouffante adolescence ? Nenni. - Et qu'est-ce que j'aurais à me joindre à un groupe qui m'accepterait comme membre ?

Non. Autant en finir et voilà que la Providence a mis à ma - à notre - disposition la solution parfaite : l'esquintage final et définitif qui, d'une certaine manière, rend la vie, et surtout sa fin, si délicieuse.

Et n'allez surtout pas penser que je vais laisser derrière moi de quoi ne pas m'oublier : une rue, un pont, une fortune colossale ou, comme font certains politiciens, une bibliothèque ou un musée. - Pas dans mes projets immédiats. - Je voudrais même qu'on jette mes cendres à la poubelle, quoique remettre à la terre le bout que je lui ai pris en naissant ne me semble pas être une mauvaise idée.

En attendant, je n'ai jamais tant lu, tant joui du temps présent. Ce qui m'amène à :

De choses et d'autres

Le mois prochain, je vous promets, je vais vous parler, après dix-huit mois de semaines où tous les jours sont des samedis, de la retraite, mais comme, pour des raisons que j'ai pas besoin de vous expliquer, j'ai ajouté récemment, et en top priority, le nom de mon médecin dans mon agenda, j'ai pensé ce mois-ci vous mentionner brièvement certains aspects de la vie auxquels on ne pense vraiment pas avant d'avoir atteint un certain âge : ceux de l'incapacité physique, de la diminution de sa vue, de son ouie, de son sens olfactif ; ceux de l'insomnie, des douleurs récurantes, des étoudissements, de la perte inexorable et même de la paralysie partielle de ses membres...

Oui, je sais que ce ne sont pas là des choses d'une euphorie communicative surtout quand on a eu pendant des années une santé de fer, de l'énergie à en revendre et une endurance physique à gêner des plus jeunes que soi, mais il vient un temps où l'on sait qu'il faudra dorénavant se servir d'une ou même des deux rampes dans les escaliers, demander de l'aide pour déplacer un meuble, ne pas trop veiller tard, surveiller son alimentation et, surtout, se lever régulièrement pour ne pas ankiloser ses membres.

Ça a du bon cependant : on n'est pas obligé de consulter la météo pour savoir s'il pleuvera ou pas et l'on peut quitter tôt n'importe quelle soirée.

Sans compter qu'on a appris - un truc que m'a enseigné mon père - à faire semblant de radoter pour éloigner les fâcheux...

Et puis... on a tout le temps devant soi.

Mais pour la retraite, je peux vous dire au moins une chose : si j'eusse su, je l'aurais prise plus tôt.

À sous peu,

Simon

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