Les chroniques de Jeff Bollinger

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Du 13 août au 31 décembre 2012

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20 - 2012-12-31 - C'est comme ça qu'ça passe... (air connu)

Vous dire que c'est cette période de l'année est celle que je préfère serait mentir un peu ; jeune (et je veux dire très jeune), je ne sais pas, je crois que ça a pu l'être. Peut-être que je trouvais ça disons "interressant" mais je ne me souviens pas avoir bondi de joie, de cette joie que j'avais quand, les premiers jours du printemps venus, je sortais, enfin, ma bicyclette.

Ce dont je me souviens le plus, c'était ces visites sans fin qu'il fallait faire chez des oncles et des tantes qu'on ne voyait qu'une fois par année. Et généralement à des kilomètres de distance. Mais tout ça est bien loin.

Quand vient le temps des fêtes, c'est généralement à mon père que je pense ; à ce père dont j'ai fini par comprendre la sagesse que des années après sa disparition.

Je serai bref aujourd'hui :

Quel que soit le temps que vous avez, donnez-le à vos enfants. Vous verrez plus tard qu'ils se souviendront beaucoup plus de ce temps que de tous les jouets que vous leur aurez donnés.

À+

Jeff

***

19 - 2012-12-10 - Lucie

La chronique que j'ai écrite le 15 octobre dernier m'a valu beaucoup de courrier, mais également beaucoup de critiques. - "Vous n'avez rien compris, m'écrivait une dame de St-J***, l'important, ce n'est pas de tout comprendre : il s'agit d'abord de savoir exprimer ses sentiments." - Je pensais à elle, il y a dix jours, lorsque je suis allé à des funérailles où, au demeurant, je n'avais aucune raison d'aller, mais c'étaient celles d'une amie d'une amie dont l'auto était en panne, etc.

Je m'y suis bien ennuyé car je ne connaissais personne et, dans des funérailles, est-on vraiment là pour s'amuser ?

Ce qui m'a surpris - car je vais rarement dans ces endroits-là - furent les discours. Depuis quand a-t-on repris l'habitude de faire l'éloge des défunts dans d'enflammées allocutions, je ne saurais vous dire, mais ce jour-là, n'ayant rien d'autre à faire, j'en ai été quitte pour en entendre, hélas, quelques-unes. Parmi elles, je fus surpris de noter divers passages de celle dite presque en pleurs par une personne qui, visiblement, avait été très proche de la défunte et qui étaient, ces passage, d'un pathétisme (voir, je vous en prie, ma chronique du 3 septembre) frisant l'indécence.

J'imagine, pour en revenir à ma dame de St-J***, que tout ce qu'elle disait avait été écrit sur le coup de l'émotion et dans ces conditions, je ne saurais en dire quoi que ce soit, ni sur le contenu, ni sur la manière de la dire, mais justement : il y avait dans les paroles de cette dame, fortement ébranlée, quelque chose de sublime et c'est avec une certaine amertume (aigreur ?) que je les ai écoutées sachant qu'elles allaient être oubliées dans les jours, les heures, qui allaient suivre. - Et c'est ainsi que j'en fus quitte pour me faire engueuler par mon amie :

- Eh ! t'as entendu ce que *** a dit à propos de Lucie ? (Lucie, au cas où je ne vous l'aurais pas dit, était le nom de la défunte.)

- Si,mais...

- Mais quoi ? J'ai trouvé ça extraordinaire.

- Moi aussi, sauf que...

- Sauf que quoi, encore ? Qu'est-ce que tu vas me sortir comme connerie ? T'es toujours en train de dénigrer tout ce que les autres disent ou font...

J'ai pensé à Bossuet : "Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons." (1).

Je me suis tu. Peut-être saura-t-elle me pardonner en lisant ce qui suit :

L'homélie ou l'éloge (en anglais on dit "eulogy") de ***, à proprement parler, était magnifique. Tout y était : la douleur, le pathos, la résignation, la colère même sauf que, ce qui lui manquait, ce qui lui manque, ce qui lui manquera toujours et ce qui fait qu'il ou elle disparaîtra dans la nuit des temps, c'était [c'est] l'universalité, cette caractéristique qui fait qu'un discours peut être compris par tous, dans tous les pays jusqu'à la fin des temps, une chose que j'essaie d'expliquer - de m'expliquer - depuis des années.

Qu'est-ce qui fait que les oraisons funèbres de Bossuet, 350 ans (2) après avoir été prononcées, sont encore d'actualité ? Cette universalité, justement ; difficile à décrire, mais qui ne s'obtient que lorsqu'on passe du particulier au général, tout en restant près de soi.

À cette dame, ce mot :

Votre douleur, ma chère *** (car je n'ai pas retenu votre nom), m'a beaucoup touché. Ce que je lui reproche, c'est d'être disparue, chez ceux à qui elle a été exprimée, dès que vous avez fini de la révéler, vous me comprenez ? - Reprise, retravailée, remise en ordre,elle mériterait d'être lue par tous ceux et celles qui perderont un proche au cours des prochains mois. - D'où mon amertume en vous écoutant : elle n'aura servi qu'à un petit groupe restreint alors que, repensée, nettoyée de ses références à des faits que seules quelques personnes pourront comprendre, elle aurait pu servir à consoler une multitude.

À+

Jeff

(1) Oraison funèbre de Henriette-Marie de France (1669)
(2) 343 (Note de l'éditeur)

P.-S. : Si j'ai lu et continue de lire du Bossuet ? - Vous voulez rire ? - Mais si vous y pensez bien, le simple fait d'avoir retenu son nom et la partie de l'oraison funèbre que je viens de citer, vous allez peut-être me donner raison : Bossuet, à 350 ans de distance, réussit toujours à me consoler quand je perds l'un de "mes" proches.

***

18 - 2012-11-26 - Souvenirs, souvenirs...

"Life is full of misery, loneliness, and suffering - and it's all over much too soon."

"La vie est une suite de détresses, de solitudes et de souffrances - et elle se termine toujours trop tôt..."
(Woody Allen)

C'est en voyant grandir ses enfants qu'on s'aperçoit, je crois, que le temps passe. Ma plus vieille, celle dont je parlais l'autre jour, sera bientôt une adolescente et je réalise que j'aurai bientôt quarante ans. Quarante ans ! - Pas tout de suite, mais demain... - C'est moins, bien sûr que les 79 ans (dans moins d'un mois) qu'aura le Professeur, mais tout de même. - Il me semble, parfois, avoir tant de souvenirs que, comme disait Baudelaire (c'est Monsieur Popp qui me l'a fait lire), j'ai l'impression d'en avoir comme si j'avais mille ans.

Curieusement, les plaisants, j'ai comme tendance à les oublier. Les autres, je ne sais pas pourquoi, me reviennent régulièrement ; ils me remontent en ma mémoire comme des bouffées de... gêne ou même de... honte. Une amie à moi me dit qu'il s'agit là de «situations» ou d'«événements» non «résolus». «Résolus» par rapport à quoi ? - Qui sait ? - Ce que je sais, c'est que ce ne sont jamais les mêmes qui reviennent.

Je regarde Thomas, mon plus vieux. Il aura bientôt dix ans. Encore quelques années et il aura sa première peine d'amour ou peut-être sera-t-il malheureux comme une pierre quand on lui annoncera qu'il ne fera pas partie de l'équipe de foot. Pas de sa faute : il n'est pas physique. C'est un intellectuel en puissance. J'ai hâte de savoir quel livre sera, pour lui, le déclancheur miracle. Pour le moment, il en est aux bandes dessinées, genre Adèle Blan-Sec. Oh, je sais, c'est un peu osé mais j'aime mieux qu'il lise cela - très attentivement d'ailleurs - que de le voir descendre des méchants dans ces jeux-vidéos qui me font frémir. Et puis, il a lu tout mes Tintin. Celui qu'il l'a plus impressionné ? Deux, en fait : Les sept boules de crystal et le Temple du soleil. - M'a demandé toutes sortes d'explications sur les éclipses, les Incas... Assez qu'il a fallu que je me renseigne ! - J'espère juste que ce sont des souvenirs dont il se rappellera.

Et pourquoi je vous raconte tout ça, ce matin ? - Parce que j'en ai jusque là de ses parents qui pensent tout donner à leurs enfants en les reconduisant à l'aréna à sept heures le samedi matin.

Qu'on se le dise : les enfants, ça a besoin de temps. - À ce propos, je suis constamment étonné de voir, dans certaines familles, les enfants avaler leur souper (diner, en France) et se lever de table à la course. - Chez moi, l'heure du repas du soir est sacrée. - Et il y est défendu d'y apporter ses problèmes.

En terminant, une blague que j'ai entendue chez nos voisins du sud qui célébraient au cours de ce dernier weekend leur Thanksgiving. Paraît qu'en moyenne, chaque Américain doit parcourir 80 kilomètres pour se rendre au domicile familiale célébrer cette fête (qui semble plus importante que la Noël). - Vous savez pourquoi, 80 kilomètres ? C'est que le reste de l'année, on tient à ce que nos proches soient éloignés.

Au plaisir,

À+

Jeff

 

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17 - 2012-11-12 - Et c'est ainsi que Wyatt Earp...

J'étais dans mon atelier samedi, il y a dix jours.

"Atelier" ! - Un bien grand mot pour décrire cette ex-grange à l'arrière d'un bâtiment que nous avons pompeusement appelé "notre maison" car il ressemble étrangement à une série d'ajouts à une toute petite structure de pierre ayant servi autrefois à entreposer Dieu-sait-quoi. Des munitions ? (Fort possible puisque nous demeurons pas loin de Châteauguay.)

C'est alors que ma plus vieille, Alysée, est entrée. Pour la nième fois depuis le début de la saison, la chaîne de son dérailleur s'était échappée et voilà, pendant que je remontait la chose, qu'elle me pose une question : "Dis, papa, comment as-tu rencontré maman ?"

Je ne lui ai pas demandé pourquoi elle tenait à le savoir ni n'ai pu lui dire toute la vérité... parce que, Élyane, je l'ai connue tout à fait par hasard dans un endroit peu fréquentable où nous nous étions retrouvés, attirés là par des amis qui tenaient absolument à nous faire connaître une foule de gens "ben l'fun". "Ben l'fun" faut le dire vite : un groupe de gens hétéroclites, mal vêtus, bruyants, jouant au billard dans un épais nuage de fumée de cigarettes (et je dis "cigarettes" pour être poli).

Y'avait quelques tables et je me suis assis près d'elle qui, comme moi, n'avait rien à faire là. J'ai ouvert les bras, les paumes en l'air, pour lui indiquer que je ne comprenais pas le plaisir que certains pouvaient trouver dans un endroit semblable. D'un coup d'oeil, elle me fit comprendre qu'elle pensait la même chose. "Vous êtes avec qui ?" lui ai-je demandé, voussoyant allègrement (ah! éducation quand tu nous tiens !). Elle m'indiqua le groupe avec qui elle était. Même genre que le mien. "Et si nous allions ailleurs ?" - Sa réponse fut oui et, à partir de ce moment-là, nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Coup de foudre ? Naturellement. Un jour, peut-être batterons-nous le record de Wyat Earp qui, après diverses aventures, à 32 ans, s'est "mis en ménage" avec une actrice de 18 ans... qu'il n'a, par la suite, jamais quitté une seule journée et ce, pendant 47 ans.

                                  

Josephine (Marcus) Earp (1861-1944)                                          Wyatt Earp (1848-1929)

Je serai vieux et elle sera vieille, assise auprès du feu, dévidant et filant...

À+

Jeff

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16 - 2012-10-29 - Le monde est petit

Paul [Dubé], qui est presque devenu mon mentor, me racontait l'autre jour que son premier contact avec l'ébénisterie remontait à sa période préscolaire lorsque, ayant appris à lire, il avait su déchiffrer l'affiche d'une mystérieuse boutique près de chez lui, boutique dont les rideaux étaient toujours tirés et dans la vitrine de laquelle se trouvait, invariablement, soit une chaise, soit une commode, soit un guéridon ou un buffet.. Au dessus - c'était à l'époque de l'affichage unilingue anglais - un nom suivi de deux mots :

John. E. Larsen, cabinet maker.

Quelque fois, un vieux bonhomme en sortait pour charger dans son camion un gros colis bien enveloppé dans du papier brun. Une livraison, naturellement, sauf que Paul ne comprit pas tout de suite l'occupation du Monsieur jusqu'à ce qu'un jour, la porte ayant été laissée ouverte, il put entrevoir l'atelier du cabinet maker avec ses tours, ses scies, ses outils en tous genres.

"C'est là que j'ai su, me dit-il, l'occupation de ce John E. Larsen, cabinet maker : il fabriquait des meubles ; et je trouvai ça fascinant."

"Mais attends, je n'ai pas terminé, poursuivit-il. C'est que des années plus tard, j'ai eu l'occasion d'examiner une facture de réparation d'un table de salle à manger avec, en tête, le nom de mon vieux bonhomme. Comment ? ai-je demandé, il est encore vivant ? - Non, me répondit la dame qui m'avait présenté cette facture : c'est son fils... qui n'est plus jeune non plus... - Évidemment : mes souvenirs remontaient à plus de quarante ans !"

Et Paul d'ajouter : "Je me suis souvent demandé ce qui était arrivé à ce John E. Larsen, fils, car depuis plusieurs années, sa boutique et son atelier sont fermés."

Et pourquoi je vous raconte ça ce matin ? Parce que, on m'a apporté l'autre jour une toute petite commode à réparer. Le chat de la maison en avait visiblement égratigner les pattes. J'en retire les tiroirs et quelle ne fut pas ma surprise de voir, brûlée au fer, sous le dessous de l'un deux, une signature. Devinez laquelle.

Paul, à mon invitation, est venu à l'atelier et devant l'objet, il est resté muet un long moment.

Je n'ai pas osé le déranger.

À+

Jeff

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15 - 2012-10-15 - Art et artisanat

J'ai eu une conversation fort intéressante il y a dix jours avec une dame très jolie qui voulait que je lui fabrique une "Poudreuse Beau Brummel" (voir la photo ci-dessus) et qui me disait en avoir vu une à Paris, mais à un prix inabordable. (J'étudie encore la manière de la fabriquer, les matériaux à utiliser et tente d'en réduire le coût sans trop lésiner sur la qualité. - Un délicieux projet.)

Au cours de notre entretien, nous sommes passés de l'ébénisterie aux "objets d'art", à la sculpture pour finalement nous lancer dans une discussion au sujet de l'art et l'artisanat.

Nous sommes tombés d'accord sur une chose : que ceux qui disent être des "artistes" aujourd'hui, ne sont pour la plupart que des artisans, que l'art n'avait rien à voir avec la coiffure, les costumes, la décoration intérieure ou le dessin d'un meuble, d'une rampe d'escalier ou même la construction d'un édifice. (N'en déplaise aux coiffeurs-coloristes, ensembliers ou dessinateurs industriels.) - Qu'une toile pouvait n'être qu'un objet décoratif, que la musique pouvait n'être qu'une suite de sons plaisants, qu'un roman, qu'un film pouvaient n'être que des amusements temporaires.

Elle m'a cité Proust. Pas tout à fait comme suit (quand même !), car c'est après que j'ai pu retrouver le texte en entier :

La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue [...]. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir... "

Et voilà. Tout à fait ce que je pense.

Je suis un artisan. Je fabrique des meubles. Les plus beaux, les plus solides, les durables qu'il soit. J'espère qu'ils serviront longtemps. Loin de moi l'idée de même penser qu'on puisse y voir autre chose qu'un être qui a essayé de faire passer sa philosophie, ses idées, ses émotions dans des pièces de bois.

Émotions ? Oui. Toute musique - car nous avons également parlé de musique - peut soulever des émotions. Et également là-dessus, nous sommes tombés d'accord : pour qu'elle fasse partie de la conscience humaine, pour qu'elle passe du côté de l'art véritable, il faut également qu'elle soit intrinsèquement justifiable.

Je retourne dans mon atelier.

Poudreuse "Beau Brumel"

À +

Jeff

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14 - L'ébénisterie mène à tout

Je me demandais encore, il n'y pas très longtemps, pourquoi le Professeur m'avait invité à écrire une chronique dans ce prestigieux organe qu'est Le Castor™ ( moi qui n'ai jamais complété des études universitaires), jusqu'à que je réalise que, justement, c'est parce que je n'en avais pas fait et que j'étais un ébéniste qu'il avait fait appel à mes services. - Oui, je sais, cela va peut-être vous sembler curieux mais sachez qu'un ébéniste, un laveur de carreaux, un polisseur de pierre ou tout travailleur manuel a un avantage par rapport à ceux qui - je ne sais pas, moi... - enseignent, s'occupent d'administration ou de finances et ce, pour une raison très simple :

À fin de chaque journée, nous avons «créé» quelque chose de visible. Je veux dire par là que nous sommes en mesure de constater quotidiennement le résultat de notre travail : le dessus d'une table, un tiroir, deux rayons de bibliothèque alors que...

Tenez : j'ai un ami qui travaille dans une banque. Il s'occupe de prêts et en accorde aux gens qui veulent s'acheter un appartement, une auto, un chalet en montagne. Il remplit des papiers, les fait signer, les contresigne et puis, hop !, au prochain. - Il ne voit jamais concrètement l'effet direct de son travail. Oui, peut-être, le sourire, la poignée de mains des gens venus le consulter, mais pas l'influence qu'il aura sur la vie d'un couple avec qui il a transigé et qui s'est acheté un pavillon en banlieue, par exemple.

Et, j'en suis convaincu, c'est ce qui rend le travail de bureau plus ou moins déshumanisant. Surtout avec ces fameux "cubicles" qu'on retrouve de plus en plus dans des édifices dont on ne peut pas ouvrir les fenêtres (si on a la chance d'avoir son "cubicle" près d'une fenêtre).

***

Et la petite ? Celle qui était dans mon bureau (j'en fais un peu, quand même) il y a deux semaines ? Elle est revenue me voir, mercredi dernier, presque joyeuse, pour m'annoncer qu'elle venait de quitter son ami, celui qu'elle ne pouvait plus voir le soir, les weekends, qu'une heure par semaine, près de son travail, etc. - Le lendemain, forcément, elle était moins sautillante, mais semblait avoir repris une certaine sérénité et le surlendemain, vendredi, elle vint encore une fois me retrouver pour me dire, comme ça, bien calmement : "Vous savez, Monsieur Bollinger, je pense que, des types comme lui, je les attire. C'est ou ça, ou dès qu'ils s'approchent de moi, ils se sentent obligés de modifier leur comportement pour devenir ce qu'ils deviennent."

Ce que je pense de nous tous, depuis des années.

À+

Jeff

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13 - 2012-09-12 - Oh Benny !

C'est à Paul Dubé, notre «disk-jockey» que je dois mon grand amour du jazz. - Vous saviez que le bougre allait avoir 70 ans cette année ? (Pas le jazz mais Paul Dubé) - deux fois mon âge !

Je connaissais, bien sûr, avant lui, le rock n' roll et ce que j'appelais, alors, le «blues», mais du jazz, presque rien et voilà qu'un jour, comme il avait une chaise à réparer, je suis passé chez lui et, par hasard, à côté de la chaise, il y avait une contrebasse. «Vous en jouez ?» lui ai-je demandé. «Oh !très peu, me répondit-il. Je suis un très mauvais musicien. C'était pour apprendre les accords.» Et, de là, il en joua quelques uns pour m'expliquer que le rock et le blues n'en avaient que trois, mais que le jazz et la musique classique en avaient beaucoup plus.

Il me mit, cette journée-là, un disque sur une de ses platines (il en avait quatre !) dont je me souviendrai toujours : «Ice Cream» par, si ma mémoire est fidèle, un orchestre de Nouvelle-Orléans sous la direction de, soit George Lewis, ou de Sweet Emma Barrett, qu'il m'expliqua, mesures par mesures, soli par soli. Et c'est ainsi que, devant passé une demi-heure chez lui, je finis par y demeurer huit heures à écouter Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie, Thelonius Monk, John Coltrane et Dieu sait combien d'autres.

Je devins, cette journée-là, un fervent amateur et n'ai pas cessé depuis d'écouter les Brubeck, Bill Evans, Modern Jazz Quartet, Charlie Parker, Charlie Mingus, Dizzie Gillepsie, Fletcher Henderson, Django Reinhardt, Bessie Smith, Johnny Hodges, Lester Young... etc., etc.

Aussi, aujourd'hui, j'ai décidé, comme lui, de vous faire écouter un de mes enregistrements favoris.

Il date de 1938. Il provient d'un concert légendaire qui s'est tenu au célèbre Carnegie Hall de New York sous la direction d'un bonhomme qui n'est pas un de mes grands jazzmen, mais qui a réuni, un certain soir, des gens comme Lester Young (saxo), Buck Clayton (trompette), Johnny Hodges (saxo), Count Basie (piano), Harry James (trompette) et l'incroyable section rythmique composée de Walter Page (contrebasse), Freddie Green (guitare) et Gene Krupa (batterie).

La pièce s'intitule «Honeysucle Rose» et vous y entendrez, tour à tour : Lester Young (incroyable, surtout dans ses derniers mesures), Count Basie (faut écouter la section rythmique qui joue derrière lui), le divin Buck Clayton (trop souvent négligé), le magicien que fut Jonny Hodges (au saxo alto), Count Basie (à nouveau mais cette fois-là, juste pour le magnifique Freddie Greene), Harry Carney (au sax baryton), Benny Goodman (pas mal, mais à côté de ces géants...), Freddie Greene encore (un de ses rares soli) et finalement, l'époustouflant Harry James dont ça aura été sans doute là, sa plus grande prestation. - L'ensemble, à la fin, est probablement de la plume de Fletcher Henderson, mais conduit à la perfection par l'unique Count Basie.

Ce n'est pas court (près de 17 minutes) mais ça en vaut la peine, je vous jure.

Du Carnegie Hall et du concert dirigé par Benny Goodman :

Honeysucle Rose

Cliquez sur la note : version MP3 :

À+

Jeff

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12 - 2012-09-08 - Pathétique, formidable, écoeurant...

«Bizarre... Vous avez dit "bizarre"... comme c'est bizarre...» (Drôle de drame de Marcel Carné. Avec Louis Jouvet, Michel Simon et Françoise Rosay - 1937.)

J'ai dû m'absenter quelques jours il y a une semaine pour rencontrer un richissime client de *** qui, ayant lu ici que j'étais ébéniste, m'a commandé pas moins de six (six !) armoires pour mettre à l'abris sa collection de 78 tours, collection qui l'a amené à consulter le site de notre camarade Paul Dubé et de son accolythe Jacques Marchioro (Du Temps des cerises aux feuilles mortes - voir la référence et le lien à la fin) et qui m'a amené à me faire - disons - injurier par la jeune dame dont je vous ai parlé la dernière fois à cause d'un mot que j'ai utilisé pour décrire son récit... ce qui m'a amené à réfléchir sur le dernier texte de Copernique Marshall à propos du sens et de la signification de certaines expressions, tout en me rappelant une chronique du cardinal Spitzman où il était question du hasard. - Vous voyez le lien ? - Non ? - Pas grave.

Absent, donc, c'est par l'intermédiaire d'un texto que j'ai appris de cette jeune dame que sa pathétique (retenez bien le mot) histoire avait été refusée par la firme qui publie les romans Harlequin, parce que «trop banale», «trop quelconque» ou, comme dirait Monsieur Popp, «trop whatever». C'est alors que je lui ai répondu que son histoire était, effectivement, trop «pathétique» (vous me suivez ?) pour être une histoire d'amour. Et c'est là que tout a commencé à «frapper les ventilateurs».

«Comment ça ? Pathétique ?» m'a-t-elle écrit.

C'est que, je me fiais à la définition du dictionnaire : «Qui émeut vivement et profondément, notamment par le spectacle ou l'évocation de la souffrance», comme dans la sonate pathétique de Beethoven (pas de quoi rire, non  ?) alors que, pour elle, ce mot signifiait «ridicule», «exagéré», presque «stupide».

Il m'a fallu, non pas un texto, mais plusieurs messages avant de lui faire comprendre ce que je voulais dire. Et c'est ainsi que j'ai pensé à Copernique et ces mots qui changent de sens avec le temps.

Vous saviez que la première signification du mot «formidable» était «qui est à craindre» ? (*) - Aussi, quand, encore aujourd'hui, on me dit que telle chose, tel concert, telle personne est «formidable», je suis quelque peu méfiant. - Elle s'est quelque peu modifiée depuis quelques années mais comment s'y retrouver ?

Je dois vieillir parce que, il n'y a pas si longtemps, quand j'ai entendu dire, par un jeune, dans le métro, qu'un groupe de musiciens avait, la veille, donner un show «écoeurant», je me suis vraiment demandé ce qu'il pouvait bien vouloir dire.

Ce qui me rappelle, dans un autre métro, une autre fois avoir été étonné d'entendre une toute petite fille aux yeux bridés dire à son amie : « [est-ce que] tu t'en vas avec ton traineau ?»

Ce n'est pas Copernique qui disait l'autre jour qu'une des dernières phrases d'André Gide avait été : «J'ai peur que mes textes deviennent, éventuellement, grammaticalement incorrects»... ?

À+

Jeff

P.-S. : La jeune dame ? - Son récit était vraiment «pathétique» et j'ai, en mon for intérieur, bien sympathisé avec elle.

(*) C'est par ce mot qu'Attila est décrit dans la tragédie de Corneille (note de l'éditeur).

***

11 - 2012-08-13 - Maison Harlequin

Elle étais assise devant moi la semaine dernière, Je dis «elle» mais en réalité, c'était un «il» : il venait de perdre son chum...

Bon, j'recommence (faites comme le baron de Charlus : substituer «il» à «elle» ou vice versa) :

Elle était assise devant moi, la semaine dernière. Son chum venait de lui annoncer qu'il devait se reconstruire, se donner une chance dans la vie, penser à se créer une famille, etc. et lui implorait de le laisser aller. Ça faisait trois mois que ça durait : il n'avait pas osé lui dire pourquoi, quand, comment, il en était arrivé à cette conclusion et ne cessait de lui répéter qu'il l'amait, qu'elle était «le grand amour» de sa vie et elle avait, jusque là, tout accepter : qu'il disparaisse pendant des jours, Dieu sait avec qui, qu'elle puise le voir que le jour, près de son travail, jamais près de sa demeure. Vous devinez le reste.

Elle avait tout accepté. Y compris ces rencontres impromptues où, les deux semblant s'entendre à merveille, il lui disait qu'il faisait tous les efforts possible pour revenir vers elle.

Et puis, finalement, il y a eu cette dernière rencontre où il lui annonça qu'il avait de besoin «d'air», «d'espace», «de temps».

Elle a réfléchi une nuit, deux, plusieurs même et en est venue à la conclusion que, depuis trois mois, son proverbial «cheval» était mort. Alors elle lui a dit qu'elle s'en allait pour son plus grand bien.

Et le soir même, elle était à la recherche de quelqu'un d'autre.

Pourquoi, dans mon bureau, me racontait-elle tout ça ? - Parce qu'elle voulait savoir si, son travail, au cours des dernières semaines, avait été satisfaisant. - Je lui ai dit que oui, que je n'avais pas à me plaindre.

Elle a paru satisfaite de ma réponse.

Puis elle a ajouté : «Merci de garder ça pour vous».

J'aurai dû lui suggérer d'écrire une lettre sur tout ça et de l'envoyer aux éditeurs des romans Harlequin.

À+

Jeff

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