Tandis que ces événements se déroulaient au ministère, le malheureux Fernand courait comme un fou le long des boulevards, et arrivait rue
Saint-Louis à la porte de M. de Beaupréau.
Il gravit les deux étages du vieil escalier avec la rapidité de l'éclair, et sonna
précipitamment.
L'unique servante du chef de bureau vint lui ouvrir.
Fernand voulut passer et entrer dans l'appartement.
Mais la servante demeura sur le seuil de façon à lui barrer le passage, et
lui dit :
- Monsieur est sorti.
- Je veux voir ces dames.
- Ces dames sont sorties.
- Je les attendrai, dit Fernand, qui voulut écarter la servante.
Mais la robuste Cauchoise le repoussa et lui dit :
- Monsieur prendrait une peine inutile, ces dames ne rentreront pas
- Elles... ne... rentreront pas ? articula Fernand d'une voix hébétée.
- Elles sont parties pour trois jours.
- Parties ! exclama-t-il hors de lui.
- Oui, monsieur.
- Mais c'est impossible!
- C'est vrai. Elles vont en province chez la tante de madame.
Fernand pirouetta deux fois sur lui-même comme un homme ivre ; puis il s'enfuit, descendit l'escalier quatre quatre, prononçant des mots
inarticulés, et s'élança au-dehors de cette maison où Hermine n'était plus.
Pendant dix minutes, en proie à Une fièvre violente
qui le surexcitait et lui donnait des forces, Fernand courut dans la direction du boulevard sans trop savoir où il allait, obéissant à une habitude machinale, et n'ayant plus la
conscience de ses actions ni de son existence.
Puis la fièvre qui le soutenait devint du délire, ses forces 1'abandonnèrent; il
s'arrêta tout à coup comme un homme dominé par l'ivresse, chancela et finit par s'affaisser lourdement sur lui-même.
Il était
évanouit !
Au moment où Femand tombait, un coupé s'arrêtait à peu de distance.
Les rares passants qui sillonnaient la rue Saint-Louis en divers sens, les marchands debout sur le pas de leur porte, un vieil invalide qui passait alors
sur le trottoir, tout le monde accourut pour relever le malheureux jeune homme et lui porter des soins.
Mais en méme temps la
portière du coupé s'ouvrit ; une femme merveilleusement belle et vêtue avec cette opulente simplicité des femmes riches s'élança sur le pavé et courut à Fernand. Elle était pâle,
agitée. Ses lèvres tremblaient, ses yeux étaient pleins de larmes; elle fondit la foule avec la vivacité et l'autorité impérieuse de ceux à qui, d'ordinaire, rien ne résiste, et elle
arriva jusqu'au jeune homme évanoui, autour duquel on s'attroupait.
Elle se pencha sur lui comme aurait pu le faire une mère
pour son enfant, mit la main sur son cœur, s'assura qu'il battait encore, et poussa un cri de joie.
La foule s'était
respectueusement écartée devant cette femme, dont la beauté semblait s'accroître encore de la douleur que manifestait son visage, et lorsqu'elle eut appelé à plusieurs reprises, par
son nom, le jeune homme évanoui, disant
- Fernand ! Fernand ! mon bien-aimé !...
Tout le monde crut à quelque désespoir d'amour causé par elle, et qu'elle se hâtait de réparer.
Le jeune homme évanoui, sur un signe et une prière de Baccarat, fut transporte dans la voiture, puis la courtisane y monta â son tour, prit dans ses
belles mains la tête pâle et décolorée de Fernand, salua la foule d'un regard et d'un sourire, et cria au cocher :
- A l'hôtel ! vite, à l'hôtel !
Tout cela s'était accompli avec la fantastique rapidité d'un rêve et les passants accourus peut relever Fernand, et qui s'étaient écartés
devant Baccarat, enthousiasmés de la beauté hardie de la jeune femme, battirent des mains lorsque le coupé partit tomme une flèche dans la direction de cet hôtel mystérieux où elle
emportait sa proie.
- C'est pour le moins une comtesse, murmura une voix dans la foule.
-
Bah ! répondit un autre, toutes les comtesses n'ont plus un hôtel aujourd'hui ; c'est la femme d'un pair de France ou une danseuse de l'Opéra.
Lorsque Fernand Rocher rouvrir les yeux, il crut faire un étrange rêve, et promena autour de lui un regard stupéfait
Il était au lit, déshabillé, couché, dans cette chambre à tenturcs gris perle lamées de bandes de velours violet, où nous avons vu
Baccarat recevoir le baronnet sir Williams.
Le soir venait ; ce n'était plus jour, ce n'était pas la nuit encore. Le peu de lumière qui venait du dehors à travers les croisées donnant sur le jardin luttait avec les clartés du
foyer éparses sur le somptueux ameublement de la chambre à coucher, et envoyant un reflet rougeâtre aux dorures des candélabres, du lustre et des bras de cheminée, qui tempéraient par
leurs tons taures la sévérité de couleur des sièges et des tentures.
Ni le modeste logement de l'employé au ministère, ni le
salon bourgeois de son chef de bureau, ni même les salles de réception du ministre, où Fernand allait quelquefois, ne pouvaient être comparés, comme luxe délicat et comme parfum de bon
goût, à la chambre a coucher dans laquelle il se trouvait en reprenant enfin l'usage de sas sens.
Pendant u moment, il fut
comme ébloui, reforma les yeux et crut rêver de plus belle.
Mais, en les rouvrant, il aperçut à deux pas de son lit, penchée
sur lui dans l'attitude inquiète d'une mère inclinée sur un berceau, une frome humaine, une femme, dont il ne put d'abord saisir les traits, car elle tournait le dos à la lumière.
Au mouvement qu'il fit, cette femme s'approcha et prit sa main, qu'elle pressa doucement.
- Vous avez la fièvre, dit-elle d'une voix douce et charmante qui embu toutes les fibres du cour de Fernand.
- Où
suis-je ? murmura-t-il, au comble de l'étonnement, sans deviner ce qui s'était passé, et ne se souvenant point encore du malheur qui l'avait frappé quelques heurs auparavant.
- Vous êtes chez une amie, répondit Baccarat avec émotion.
Et elle s'approcha de la cheminée et alluma deux bougies, dent les clartés l'enveloppèrent tout à coup et arrachèrent un cri de surprise
et presque d'admiration à Fernand.
Fernand avait aperçu Baccarat une seule fois en sa vie, quelques jours auparavant, à la
fenêtre de Cerise, mais il l'avait si peu vue, il l'avait regardée si peu attentivement, qu'il ne la reconnut pas, et ne vit en elle qu'une femme dont Ia beauté merveilleuse semblait
réaliser les plus idéales créations des sculpteurs et des peintres.
Tandis que, par ordre d'un médecin appelé pour lui
prodiguer ses soins, on avait laissé Fernand dormir et revenir peu à peu et naturellement à lui-même, semblable au général qui dresse n quelque minutes un plan de bataille, Baccarat
s'était, en un tour de main et en un clin d'oeil, rendue plus séduisante et plus belle que jamais,
Un peignoir de velours bleu
foncé dessinait à demi sa taille de couleuvre et ses formes voluptueuses, ses cheveux roulés en rasades éparpillaient leurs boucles dorées sur ses épaules demi nues ; la douleur et la
joie réunies avaient imprimé à tout son nuage une animation enchanteresse, et l'amour la rendait si belle, à cette heure, que la beauté d'Hermine et celle de Cerise, celle de Jeanne
elle-même, la pâle jeune fille à l'aristocratique profil, eussent pâli auprès d'elle.
Fernand se demanda s'il n'avait pas un
ange devant lui, et s'il ne veillait pas dans un monde meilleur. Baccarat revint vers lui, se plongea, avec cette nonchalance pleine de volupté qui est le grand art des vierges folles,
dans une vastete ganache roulée au chevet du lit, et reprit dans ses belles mains blanches minées de bleu la main de Fernand, sur qui elle attacha un regard fiévreux et empli de
magnétiques effluves.
- Le médecin ordonne du repos, dit-elle, un repos absolu... II ne faut pas parler, il ne faut pas vous lever, il faut être
raisonnable et bien sage...
Et la voix de Baccarat était si caressante et si douce, que Fernand tressaillait presque an fond de l'âme.
- Car enfin, continua-t-elle, vous avez été bien malade, Monsicur; vous êtes tombé évanoui dans la rue et si je n'avais été
là...
- Vous étiez là ? murmura le jeune homme avec un étonnement croissant.
- Mon Dieu ! répondit Baccarat rougissant
un peu, je passais... pur hasard... j'ai fait arrêter ma voiture... et comme je vous ai reconnu
- Vous m'avez
reconnu ? fit-il en 1a regardant attentivement et semblant te demander ou déjà il l'avait vue.
- Oui, répondit
Baccarat. Vous ne me reconnaissez donc pas, vous ?
- Il me semble... je crois... murmurait Fernand, vivement
passionné par la beauté merveilleuse de la courtisane.
- Je suis la soeur de Cerise, dit-elle tout bas et en baissant les yeux.
Le nom de Cerise fui un trait de lumière pour Fernand.
- Ah ! oui, dit- il, je me souviens... Je vous ai vue à la fenêtre de Cerise.
- C'est cela... Mais, continua-t-elle avec une douce insistance a lui prenant les mains, nous causerons de tout cela plus tard... quand
vous serez mieux. Pour le moment, il ne faut pus trop parler... il faut être bien obéissant...
Et comme elle avait pris, en parlant ainsi, le ton d'une soeur aînée qui prêche une petite morale bien affectueuse, elle se pencha à demi
et lui mit un baiser sur le front.
Ce baiser fit tressaillir Fernand et le brûla. Il lui sembla même qu'avec ce baiser une
sorte de fièvre se communiquait à ses veines, et, dans la demi-obscurité eu il se trouvait, il crut qu'il continuait un étrange rêve.
Baccarat était belle à damner un sage. La nuit cependant arrivait à grands pas. Les clartés mourantes du crépuscule avaient cessé de pénétrer à travers
les rideaux de soie des croisées ; le feu, qui commençait à s'éteindre, ne jetait plus que de bizarres et de rapides lueurs sur les objets que Fernand avait sous tes yeux, et Baccarat
était là toujours, pressant ses deux mains, penchée sur lui, et le jeune homme crut entendre le coeur de la jeune femme battre précipitamment dans sa poitrine ; puis encore, était-ce
la suite de son hallucination? était-ce la réalité ? il lui sembla qu'un mot avait glissé sur ses lèvres rouges, un mot mélodieux et doux comme le soupir des vents du soir, un mot qui
remueraa toujours profondément toutes les fibres du coeur de l'homme ; un mot, hymne ou chanson, que les femmes seules savent dire avec de mystérieuses et d'ineffables harmonies :
- Je t'aime !
Et ce mot troublera toujours une âme de vingt ans.
***
La nuit s'écoula, le jour vint ; puis un rayon de soleil glissa à travers les arbres dépouillés du jardin pénétra jusque sous les
moelleux rideaux de l'alcôve de Baccarat, et se joua dans la blonde chevelure de la pécheresse et sur le front pâli de Fernand.
Fernand avait momentanément oublié Hermine, et croyait rêver encore.
Baccarat tenait sa tète
dans ses deux mains, le contemplait avec amour et lui répétait avec enthousiasme
- Je t'aime ! oh ! je t'aime !...
Mais tout à coup, au dehors, et comme la pendule de la cheminée marquait à peine neuf heures, il se fit un grand bruit de voix et de pas,
et Baccarat sauta lestement à terre, effrayée de ce tumulte dont elle ignorait 1a cause. Elle avait à peine passé une robe de chambre et chaussé ses pieds nus de petites pantoufles
rouges, qu'on heurta violemment à la porte.
- Au nom de la loi, ouvrez ! disait-on du dehors.
Baccarat était une bonnet, femme, dans la banale acception du mot ; elle n'avait jamais volé, elle ne se mêlait point de la politique :
elle n'avait donc rien à craindre. Et cependant elle frissonna à cet ordre impériaux, tant est puissante la terreur qu'inspire en France ce qu'on appelle la police.
La pauvre femme se prit à trembler, jeta un regard stupéfait à Fernand, non moins surpris qu'elle, et elle ouvrit, aussi pâle qu'une de
ces blanches statues qu'on apercevait disséminées dans le jardin.
Un commission, de police, ceint de son écharpe et suivi de deux agents, était sur le seuil et saluait Baccarat.
Le magistrat,
qui était un homme bien élevé, se découvrit devant la jeune femme, et lui dit avec courtoisie parfaite :
- Pardonnez-moi, madame, de pénétrer chez vous à pareille heure et d'y venir remplir une pénible mission...
- Monsieur... murmura Baccarat défaillante, de quoi m'accuse-t-on ?
- De rien, madame, répondit le magistrat, qui aperçut le jeune homme. M. Fernand Rocher ? demanda-t- il.
- C'est moi, dit Fernand ému : que me voulez-vous?
- Vous êtes bien Fernand Rocher, employé au ministère des affaires étrangères ?
- Oui, monsieur.
- C'est bien, dit le commissaire, veuillez vous habiller et me suivre.
- Mais...
- Monsieur, dit gravement le magistrat, j'exécute un mandat d'amener décerné ce matin contre vous par le procureur du roi.
Fernand poussa un cri et devint d'une pâleur extrême.
- Mon Dieu ! dit-il ; qu'ai-je donc fait !
- Habillez-vous ! dit sévèrement 1e commissaire.
Fernand sauta hors du lit et s'habilla en frissonnant comme frissonnent les innocents, qui redoutent le soupçon plus que le criminel ne
redoute le châtiment
Baccarat, frappée de stupeur, s'était laissée tomber sur un siège et jetait autour d'elle un regard égaré.
Le commissaire fit un signe à ses hommes.
- Emmenez monsieur, dit-il.
- Mais enfin, s'écrie Fernand qui commençait à reconquérir son sang-froid et sa présence d'esprit, pourquoi m'arrêtez-vous, Monsieur ? Quel crime ai-je donc commis?
- Monsieur, répondit le commissaire, votre chef de bureau vous a confié hier les clefs de sa caisse, et vos avez soustrait de cette caisse un portefeuille contenant trente
mille francs.
-Ah ! exclama Fernand, un vol ? Moi, commettre un vol ? C'est faux ! c'est faux !
Et il tourna sur lui-même, anéanti, foudroyé, et il se laissa tomber dans les bras de deux agents de police, qui l'emportèrent à demi
mort.
Quant à Baccarat, atterrée d'une pareille révélation, elle était accroupie immobile sur le sofa, les yeux fixes, les
dents serrées moulant pour ainsi dire la statue de la Terreur.
Puis moment où le commissaire se retirait, etoù Fernand était emmené de force, elle bondit comme une tigresse à qui l'on enlèverait ses petits ; une lueur se fit dans son cerveau,
lueur étrange et soudaine qui lui laissa entrevoir la vérité, et elle voulut s'élancer et arracher son amant des mai des agents en leur criant :
- Arrêtez !... arrêtez !... C'est Williams... c'est lui...
Mais la voix expira dans sa gorge, ses forces la trahirent, elle tomba inanimée sur le parquet.
Le commissaire et Fernand étaient déjà loin.
Or, à peine Baccarat venait-elle de s'évanouir que
la port du cabinet de toilette s'ouvrit et livra passage au baronnet sir Williams.
Il était fort calme, et attacha sur la
courtisane immobile et couchée suc le sol un tranquille regard.
- Oh! oh ! dit-il, ma petite, j'avais prévu que tu devinerais et j'ai bien fait de prendre mes précautions. Mais, sois
tranquille si Fernand ne sort de prison que grâce à toi, il y pourrira !
Et le baronnet sonna.
Trois secondes après, Fanny et un petit homme un peu
obèse vécu de noir, cravate de blanc et en qui on eût reconnu aisément ce clerc de notaire malheureux embauché par Colar peur le service du capitaine, accoururent.
- Petite, dit Williams en montrant Baccarat à la soubrette, tu vas mettre ta maîtresse au lit et lui faire respirer des
sels. Tu sais ton rôle?
- Oui, milord, répondit Fanny, qui appartenait déjà corps et âme à sir Williams.
- Quant à vous, poursuivit le capitaine s'adressant bonhomme obèse, vous êtes médecin.
Le faux médecin s'inclina. Williams disparut.
Les deux complices du baronnet
couchèrent alors Baccarat dans son lit, et le faux médecin s'assit dans un fauteuil au chevet.
En même temps, Fanny lui faisait
respirer un flacon de sels.
- Fernand! Fernand ! murmura la jeune femme en rouvrant les yeux.
Elle regarda autour d'elle, s'aperçut qu'elle était au lit, et ne vit d'abord que Fanny, paraissant occupée à lui prodiguer les soins les
plus empressés.
- Fanny... Fanny... murmura-t-elle, où suis-je ? que s'est-il passé ?...
- Ah! enfin ! s'écria le femme de chambre d'an ton joyeux qui surprit fort Baccarat. Enfin! ma bonne maîtresse a donc recouvré la parole !
- La parole, dis-tu? dit Baccarat étonnée.
Elle aperçut alors, assis à son chevet, le faux médecin placé là par sir Williams, et ne put réprimer un mouvement d'effroi.
- Quel est cet homme, Fanny ? dit-elle.
- C'est le médecin,
répondit Fanny.
- Le médecin ! je suis donc malade ?
- Oh ! oui madame... bien malade.., vous l'avez été, du moins.
Le prétendu médecin s'était levé d'un air grave, et prenant dans sa main le poignet de Baccarat :
- Voyons votre pouls, madame, avait-il dit.
Puis regardant Fanny d'un air mystérieux :
- C'est aujourd'hui le huitième jour de la fièvre, dit-il.
- La
huitième jour ! s'écria Baccarat.
- La fièvre a diminué, continua le médecin d'un ton solennel, et s'adressant toujours à Fanny ; mais je crains qu'il n'y ait encore quelques traces de délire.
- Le délire! j'ai eu le délire? murmura Baccarat éperdue.
Fanny soupira profondément :
- Pauvre chère maîtresse ! dit-elle.
- Cc délire, reprit le docteur tout bas, et comme s'adressant à Fanny, mis en réalité de façon à être entendu de Baccarat, ce délire, je le crains, pourrait bien
dégénérer en folie.
- En folie ! mis je suis donc folle? s'écria Baccarat, qui se dressa sur son séant avec vivacité ; que s'est-il donc passé, mon Dieu ?
Et elle prit son front ù deux mains, cherchant à rassembler ses souvenirs.
- Fernand... Fernand... Ou est Fernand ? demanda-t-elle.
Fanny soupira et se tut.
Le médecin se tourna vers elle, et dit tout bas :
- Vous voyez, sa folie revient.
- Mais je ne suis pas folle ! exclama Baccarat.
- Ma pauvre maîtresse ! ma pauvre maîtresse ! dit Fanny, qui feignit d'essuyer une larme.
Fanny était depuis longtemps au service de Baccarat, et celle-ci avait fini par croire à son dévouement absolu ; aussi la feinte douleur
de sa femme de chambre jeta-t-elle la courtisane en une horrible perplexité.
- Fanny ! dit-elle impérieusement et repoussant le faux médecin.
Fanny s'approcha.
- Regarde-moi bien, dit Baccarat, et dis-moi la vérité.
- Ma bonne madame ! murmura Fanny en étouffant u sanglot, que voulez-vous que je vous dise ?...
- La vérité!
- Ah! madame... ai-je jamais menti?
- Je suis donc malade ?
- Oui, madame
- Depuis longtemps?
- Depuis huit joncs.
- C'est impossible!
Fanny leva les yeux au ciel.
- Comment ! s'écria Baccarat, je suis an lit depuis huit jours!... Mais là... tout à l'heure... ce
commissaire...
- Quel commissaire ? demanda naïvement la soubrette.
- Le commissaire de police.
- Je n'ai pas vu de commissaire, madame.
- Mais Fernand... Fernand, qu'il venait arrêter.., où est-il
- M. Fernand n'est jamais venu ici, répondit
Fanny avec aplomb. Je ne connais pas M. Fernand autrement que peur en avoir entendu souvent parler à madame surtout durant sa maladie.
Baccarat jeta un cri.
- Mais, fit-elle avec un indicible accent de terreur, je suis devenu folle ? ai-je donc rêvé ?
- Madame a eu le délire huit jours.
- C'est impossible ! mille fois impossible ! s'écria la jeune femme hors d'elle-même, et se cramponnant à ses souvenirs comme la créature qui se noie se cramponne à la corde de
sauvetage.
Et, comme se parlant à elle-même, Baccarat continua :
- Je ne suis pas folle... je n'ai pas rêver... on me trompe. J'ai bien recueilli Fernand, hier, sur le trottoir de la rue
Saint-Louis-au-Marais-. Je l'ai fait mettre dans ma voiture et je l'ai transporté ici... Là, j'ai fait appeler un médecin... Ce n'était pas celui-là... non... Et puis... ce
matin... un commissaire...
Le faux docteur interrompit brusquement Baccarat en disant à mi-voix à Fanny :
- Ce genre de folie qu'on nomme monomanie sentimentales, ne peut se combattre avec succès qu'en employant les douches d'eau
glacée, en les répétant de deux heures en deux heures.
Ces paroles furent le dernier coup porté à la raison chancelante de Baccarat.
- Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, cachant sa tête dans ses mains et se prenant à fondre en larmes.
Un moment chancelante et brisée, la jeune femme retrouva bientôt cette sauvage énergie qui était au fond de son caractère; et tout le
coup, nom lui vint aux lèvres, une lueur se fit dans son cerveau troublé :
- Williams, dit-elle, c'est Williams
Et comme à de certaines heures l'esprit surexcité acquiert parfois une lucidité étonnante, Baccarat se prit tout à coup à songer que
l'Anglais était peut-elle l'auteur de la terrible mystification dont elle était victime, et qu'elle lui avait servi de dupe et de jouet contre Fernand.
Et alors elle attacha un regard calme, investigateur, sur le visage impassible de Fanny et sur la face jaunâtre et grasse du faux docteur, essayant d'y
lire la vérité.
Mais Fanny et le docteur demeurèrent impénétrables.
Baccarat n'avait accompagné cet examen d'aucun mot, d'aucune réflexion. Avant que Fanny eût pu songer à la retenir, elle sauta hors du lit, et courut se placer, demi nue, devant la
glace de la psyché; puis elle y jeta un coup d'oeil à son visage.
- C'est singulier ! dit-elle, pour une femme qui a passé huit jours au lit, je n'ai pas la figure trop tirée : en second lieu, je
me sens forte, et pourtant j'imagine qu'on m'a tenue à la diète.
Et Baccarat fit jouer successivement ses bras et ses jambes, pour s'assurer de leur élasticité, et elle cambra sa taille de couleuvre,
qui n'avait rien perdu de sa veilleuse souplesse; cela fait, elle regarder une seconde fois Fanny, qui courait à elle en disant :
- Madame, madame, recouchez-vous...
- Ma petite, dit-elle, tu
joues gros avec moi, et il faut que l'Anglais t'ait payée bien cher. Cependant ta as tort, et on ne roule pas une fille comme moi comme on roule une duchesse, et tu le
repentiras d'avoir cru l'Anglais plus riche que moi.
En parlant ainsi, la courtisane s'empara de ce charmant petit poignard placé sur la cheminée, et dont nous raconté l'histoire; puis,
mesurant du regard le faux docteur, elle lui dit :
- Mon cher médecin, si vous approchcz de trop près, je vous plante en pleine poitrine ce petit jouet que voilà.
Puis elle ajouta, se tournant vers Fanny :
- Et toi, ma petite, viens m'habiller, et lestement, car je veux sortir.
Fanny essaya bien encore de jouer son rôle avec audace, et elle jeta u regard désespéré au docteur; m celui-ci prit l'attitude froide et
digne, majestueuse d'un prince de la science, et dit à lu soubrette d'un ton impérieux :
- Obéissez à madame... Madame va mieux, le délire a disparu... cela se voit... Madame n'est plus folle... et elle a raison de
vouloir sortir, le grand air lui fera du bien. Quant à moi, je me retire et reviendrai ce soir.
Et le faux docteur sortit en saluant Baccarat, stupéfaite et plus épouvantée de ce calme subit de l'homme qu'elle prenait pour u médecin
que de tout ce qu'on lui avait dit jusque-là.
- Serais-je donc réellement folle ? murmura-t-elle, frissonnant jusqu'à la moelle des os.