Le seul hebdomadaire de la région publié une fois par mois

Numéro hors-série

             

Romans policiers

Une série de chroniques de

Copernique Marshall

(Pour un avant-propos à cette série, cliquez ICI.)

Pour l'Index, ICI.

___________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

III - Dashiell Hammett

___________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Dashiell qui ?

Samuel Dashiell Hammett. - Un nom à retenir.

Entre 1922 et 1934, il fut celui qui, avec quelques autres, révolutionna le roman policier, en retirant des mains de la haute bourgeoisie anglaise le meurtre pour le remettre dans les mains de ceux qui savaient vraiment s'en servir, les vrais criminels ; ceux pour qui le vol, la violence, la brutalité, le chantage, la corruption... n'étaient que des moyens pour parvenir à leurs fins.

Né le 27 mai 1894 et décédé le 10 janvier 1961, il devint, après, avoir été, entre autres, un employé de la célèbre agence nationale de détectives Pinkerton, le chef de file d'une poignée de ceux qui révolutionèrent le genre Pulp Fiction, plus spécifiquement celui du  Hardboiled Detective Novel, en créant un style qui suscita l'admiration de Hemingway, Chandler, Gide et même Simenon qui n'hésitèrent pas à dire qu'il avait influencé leur façon d'écrire.

Pulp Fiction et Hardboilded Detectives

Dans le domaine de la publication, le nom de «Pulp Fiction» fut donné, vers les années vingt (mil neuf cent vingt), à des romans bon marché, généralement vendus à dix cents la copie, et qui visait une clientèle peut soucieuse de leur qualité littéraire, ne désirant lire que des histoires peu compliquées, particulièrement dans le domaine des enquêtes policières ou de la justice et où les descriptions de crimes sordides étaient particulièment appréciés. Ces romans étaient imprimés sur du papier de basse qualité fabriqué à partir de fibres de bois ou woodpulp.

Ce genre de publication se diversifia très rapidement pour donner naissance à des romans d'amour, des histoires tirées du Far-West, des récits de science-fiction ou des enquêtes menées par des dédectives privés qui devinrent rapidement des «Hardboiled Detectives» dont le nom, tiré des oeufs dits «cuits durs» (où le jaune et le blanc ne sont plus liquide) servit à désigner des individus peu scrupuleux dont l'unique but était de démasquer des coupables.

Pour le situer dans le domaine de la littérature, Dashiel Hammett est aujourd'hui considéré comme un de meilleurs auteurs de romans policiers depuis que ce genre existe, le plus important, sans doute, de ceux qui ont le plus contribué au cinéma dit de Film Noir.

À l'instar d'Arthur Conan Doyle, il a créé un personnage, deux mêmes, qu'il est difficile d'oublier, une fois qu'on en a fait la connaissance : [le] Continental Op (ou un agent [Operator] de la Continental [Detective Agency]) dans des romans comme Red Harvest, The Dain Curse et des dizaines de short stories, et Sam Spade dans The Maltese Falcon et quelques nouvelles) auquels il faudra ajouter Nick et Nora Charles, un couple charmant dans une série intitulée The Thin Man et un certain Ned Beaumont, gambler et racketteur dans un autre roman qui a donné naissance à deux films dont les titres furent le même, The Glass Key. Key.

   Continental Op, Sam Spade et le Film Noir

Continental Op ou Opérateur est le nom que Hammett a donné à un un homme sans famille, sans adresse, sans attache (et surtout sans nom) qui raconte à la première personne ses diverses expériences en tant qu'enquêteur, mais souvent mêlé et même initiateur de divers crimes, la plupart du temps des assassinat.

Sam Spade est, quant à lui, le prototype du détective privé américain qui servira de modèles à des centaines d'autres qu'on verra apparaître dans les années quarante, mais surtout à partir des années cinquante, grâce à la télé, et ce dans tous les genres, une fois qu'ils auront été revus et transformés en personnages plus sympathiques que celui de Hammett, déjà considérablement mofifié par John Huston et Humphrey Bogart dans le film tiré d'un des romans de Hammett : Le Faucon Maltais (1941).

Film Noir est le nom donné (par le critique français Nino Franck) à une série de films tournés principalement dans les années quarante et au début des années cinquante dans un style qui a pour origine, notamment les récits de Dashiell Hammett et qui fut fortement inspiré par le cinéma expressioniste allemand de même que le réalisme poétique français. Parmi les films notoires de cette série, on peut nommer le The Maltese Falcon et The Glass Key que l'on vient de citer, Double Indemnity (1944) et Sunset Boulevard (1950) de Billy Wilder, The Big Sleep (1946) d'Howard Hawks, The Third man (1949) de Carol Reed, etc.

  L'apport de Dashiell Hammett
  (Non seulement à la littérature policière, mais à la littérature tout simplement)

Cet apport se déroule sur plusieurs plans :

Il y a d'abord ses personnages qui sont différents de tous ceux auxquels la littérature en général nous a habitué. Ce sont, pour la plupart, des êtres anonymes, comme en voit tous les jours, sur la rue, dans le métro. Ils sont ni trop grands, ni trop petits, ni gras, ni maigres. Le Continent Op de Hammett, par exemple, est un type ni super-intelligent, ni particulièrement cynique ; il est d'âge moyen et souffre un peu d'embonpoint ; on ne sait pas. même après avoir lu tous les récits dont il est le personnage principal, où il demeure, s'il vit seul ou non, s'il a des enfants, une amie.. ; il n'est ni beau, ni laid ; ce n'est qu'un employé parmi tant d'autres qui se conduit en professionel quand on lui demande de faire quelque chose. Quant à Sam Spade :

«Sam Spade’s jaw was long and bony, his chin a jutting V under the
more flexV. His yellow-grey eyes were horizontal. The V motif was
picked up again by thickish brows rising outward from twin creases above a hooked nose, and his pale brown hair grew down - from high flat temples - in a point on his forehead. He looked rather pleasantly like a blond satan.
»

«Sam Spade avait la mâchoire inférieure lourde et osseuse. Son menton saillait, en V, sous le V mobile de la bouche. Ses narines se relevaient en un autre V plus petit. Seuls, ses yeux gris jaune coupaient le visage d’une ligne horizontale. Le motif en V reparaissait avec les sourcils épais partant de deux rides jumelles à la racine du nez aquilin, et les cheveux châtain très pâle, en pointe sur le front dégarni, découvrant les tempes. L’ensemble du visage faisait penser au masque sardonique d’un Satan blond.»

À comparer au visage du comédien le plus connu de ceux qui l'ont incarné à l'écran :

Vous aurez reconnu Humphrey Bogart (1899-1957) dans The Maltses Falcon de John Huston (1941).

Les décors, ensuite. Finis les manoirs anglais, les hôtels particuliers, les paysages à  couper le souffle. L'action se déroule dans des rues ordinaires, des bureaux ordinaires, des logements ordinaires, des arrières-boutiques où s'entassent pêle-mêle des objets ordinaires ; les conversations se tiennent dans des cafés ou des bars ordinaires ; ici et là, des lobbies d'hôtels ordinaires, des façades de maisons ordinaires, des rue et des ruelles ordinaires.

Deux paragraphes suffisent parfois à les décrire :

«The city wasn't pretty. Most of its builders had gone in for gaudiness. Maybe they had been successful at first. Since then the smelters whose brick stacks stuck up tall against a gloomy mountain to the south had yellow-smoked everything into uniform dinginess. The result was an ugly city of forty thousand people, set in an ugly notch 
between two ugly mountains that had been all dirtied up by mining. Spread over this was a grimy sky that looked as if it had come out of the smelters' stacks.

The first policeman I saw needed a shave. The second had a couple of buttons off his shabby uniform. The third stood in the center of the city's main intersection - Broadway and Union Street - directing traffic, with a cigar in one corner of his mouth. After that I stopped checking them up.
»

«La ville n'était pas jolie. La plupart de ses constructeurs avaient visiblement opté pour le tape-à-l'oeil et, de toutes évidences, réussi. - Au début. - Mais depuis, la fumée jaune des fonderies dont les cheminées de brique s'élevaient au sud devant une morne colline, avait tour revêtu d'une teinte uniforme et triste avec, comme résultat, une ville laide de quarante mille habitants située entre deux  montagnes qui avaient toutes été salies par l'exploitation d'une mine. Un ciel crasseux qui semblait provenir directement des cheminées des fonderies s'étalait sur le tout.

Le premier policier que j'ai vu aurait eu besoin d'un coup de rasoir. Deux boutons manquaient à l'uniforme du second. Quant au troisième, dirigeant la circulation au centre de l'intersection principale de la ville - Broadway et Union Street - il avait un cigare aux lèvres. Après, j'ai cessé de regarder.
» (1)

(1) Début de «Red Harvest» («Moisson rouge»), 1929.

Quant à l'«action», il arrive souvent qu'on se demande à la fin d'un d'un conte, d'une nouvelle, d'un roman de Dashiell Hammett, ce qui a bien pu retenir notre attention du début jusqu'à la fin car, la plupart du temps, les faits qu'il décrit sont, comme ses personnages et ses lieux... banals. Ici, c'est lune affaire de kidnapping auquel le Continental Op ne croit pas trop, là deux groupes rivaux qui essaient de prendre la contrôle d'une ville, plus tard, une statuette légendaire sur laquelle diverses personnes voudraient bien mettre la main, sans compter les arm robberies, arson cases, hit-and-runs...

Mais alors ?

Mon opinion ? C'est que Dashiell Hammett, soit instinctivement, soit parce qu'il en a pris l'habitude chez son ex-employeur (à rédiger des rapports brefs et to the point), soit qu'il était tout simplement un excellent écrivain (et qu'il le savait), a comme qualité d'avoir appris à réduire ses récits à leur plus simple expression laissant à ses lecteurs le soin et le loisir de s'imaginer le reste. Chez lui, pas d'images, pas de métaphores, pas de descriptions élaborées, pas de périphrases. Ce qu'il a à nous dire, il le dit en deux mots et on a tout compris. 

(Je m'excuse, mais j'ai oublié de noter les références.)

À propos d'un cadavre découvert dans un boisée :

«Y'avait, près l'arbre, une jeune fille, les jambes repliées sur la poitrine. Quel âge ? - Impossible à deviner : les oiseaux étaient passés.»

Devant une femme extrémement séduisante :

«Mais j'étais un détective viellissant et trop ocupé [...] et il m'importait plus de mettre la main sur le gus qui avait [...] que de me perdre devant la contemplation de l'idéal féminin».

Quant à la justice :

«Je ne peux pas te faire pendre pour les assassinats que tu as fait commettre à San Francisco, mais je peux te coincer pour celui que tu n'as pas commisà Seattle... Ainsi la justice ne sera pas flouée. Tu vas aller à Seattle où on te pendra pour le suicide d'Ascraft.

Et c'est bien ce qui est arrivé.»

J'en aurai long à dire sur les traductions en français non seulement des textes de Dashiell Hammet et des deux autres écrivains dont je vais parler dans mes prochains commentaires, mais s'il est chose que je voudrais souligner particulièrement par rapport à celles qu'on a faites des romans et short stories de Hammett, c'est que ces contractions, ses brèves descriptions passent très mal la rampe en français, surtout lorsqu'on essait de les traduire par de ce qui pourrait être des équivalences argotiques. Mais comment traduire, comme le disait lui-même Hammette :

«Continental Op was not glamourous nor 
handsome: he was an operator, period.
»

 Gide et Dashiell Hammett

André Gide considérait Dashiell Hammette, tout comme Bernard Pivot l'e fit plus tard en ce qui concerne John Le Carré, non pas un écrivailleur sans importance [de romans policiers] (ou, dans le cas de Pivot, Le Carré un simple écrivain [de romans d'espionnage]), mais un grand écrivain :

«J'ai pu lire, avec un épatement considérable bien voisin de l'admiration, La moisson rouge de Dashiell Hammett (à défaut de La clef de verre, livre si fort recommandé par Malraux, mais que je ne puis trouver nulle part.»

[...]

«Lu avec un intérêt très vif (et pourquoi ne pas oser dire avec admiration) The Maltese Falcon de Dashiell Hammett, dont j'avais lu, mais en traduction l'étonnante Moisson Rouge, l'an dernier, de beaucoup supérieur au Falcon, au Thin man et à un quatrième roman, manifestement écrit sur commande  et dont le titre m'échappe. En langue anglaise, ou du moins américaine, nombre de subtilités des dialogues m'échappent ; mais dans la Moisson rouge, ces dialogues, menés de main de maître, sont à en remontrer à Hemmingway ou à Faulkner même, et tout le récit [est] mené avec une habilité, un cynisme implacables... C'est, dans ce genre très particulier, ce que j'ai lu de plus remarquable, je crois bien.»

(André Gide - Journal - 12 juin 1942 et 16 mars 1943) 


Dashiell Hammett

Mot de la fin 

Le style de Dashiell Hammett, sans métaphores, sans images, sans ou presque sans jugements ou commentaires et dans lequel n'intervient aucun sentiment a fait école. Hammett décrit des faits, point, à la ligne. Or ces faits tournent presque toujours autour de gens sans morale, sans scrupule, la plupart du temps corrompus, prêts à tout pour arriver à leurs fins.

Les détails, ceux qui amènent la plupart de ses personnages à agir comme ils le font, les rapports causes-effets de leurs actions, les raisons de leur amoralité, jusqu'à leurs maniérismes et leur raison d'être viendront plus tard, tout comme les figures de style et les métaphores utilisés à outrance par Raymond Chandler sur lequel je reviendrai. - Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne les adaptations de ses nouvelles ou récits au cinéma où, exemple cité, le Sam Spade de son Faucon Maltais, a peu de rapport avec le personnage incarné à l'écran par Humphrey Bogart revu et corrigé par John Huston.

Son premier héros, si l'on peut appeler ainsi son Continental Op (Voir note 5) - dont on ne saura jamais le nom - , n'a rien pour retenir notre attention ou notre sympathie : c'est un bonhomme neutre, aussi neutre que celui du samouraï d'Akira Kurosawa (Yojimbo, 1961) ou de «Joe» (Clint Eastwood)  dans «Pour une poignée de dollars» de Sergio Leone (1964), deux films ayant pour fond un être qui s'insère entre deux bandes rivales dans un village sous le contrôle de voleurs, d'escrocs et de souteneurs... et dont la trame ressemble étrangement à celle de son Red Harvest (Moisson rouge) où OP raconte comment il a créé la discorde qui a entraîné toute une série de règlements de compte dans une petite ville du nom de Personville (prononcée Poisonville 

À lire. C'est son chef-d'oeuvre quoique certains lui préfèrent son Glass Key (La clé de verre). - Autant lire les deux.

À lire également, par ceux qui se disent blasés des polars contemporains, l'Intégrale de ses Nouvelles (traduites en français, parues dans un fort volume [1292 pages] chez Omnibus en 2011).

Et pour ceux qui sont amateurs de brillantes répartis, un conseil : jetez un coup d'oeil sur son Thin Man (regarder surtout les cinq ou six films qu'on en a tirés) qui vous fera connaître l'inoubliable couple que furent à l'écran Nick et Nora Charles (William Powell et Mirna Loy). 


Mirna Loy et William Powell

D'autres films ?  - J'ai cru lire : Mister Dynamite tiré d'une de ses nouvelles, On the Make, direction : Allan Cossard, en vedette : Edmund Lowe, 1935 - Watch on the Rhine (scenario original), direction Herman Shumlin, en vedette : Bette Davis et Paul Lukas,  1943. - Une série télévisée également : The Dain Curse mettant en vedette James Coburn, trois épisodes, 1978.

Fort différents des Agatha Christie et ses meurtres en milieu civilisé...

Pour de plus amples détails voir le «LIRE Dashiell Hammett» de Simon Popp (collaboration spéciale) en annexe.

   P.-S. :

Parmi les comédiens qui ont interprété un rôle dans les films inspirés par Dashiell Hammett, il faut absolument mentionner Sydney Greenstreet en Kasper Guttman dans The Maltese Falcon. - Il en était, à ce moment-là, à sa première apparition à l'écran, mais quelle apparition ! Âgé de 62 ans, il pesait alors 300 livres (136 kilos) et fut si remarqué qu'on l'utilisa par la suite dans 24 autres films, y compris dans le Casablanca de Michale Curtiz... jusqu'à sa retraite en 1949.


Sydney Greenstreet

***

Prochain commentaire : 

IV - Raymond Chandler

***

Avant-propos

INDEX

Commentaire suivant : en révision

Retour à la page courante du Castor™ de Napierville

Pour tout autre retour, utiliser la touche approprié sur votre fureteur.