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Numéro hors-série

             

Romans policiers

Une série de chroniques de

Copernique Marshall

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I - Wilkie Collins

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Les historiens de la littérature policière (ça existe !) semblent, pour la plupart, s'entendre pour dire que le premier roman policier date de 1841, l'année où Edgar Allan Poe publia un conte du nom de The Murders in the Rue Morgue (*) dans lequel fut introduit dans la littérature de fiction un personnage du nom de C. Auguste Dupin (un nom à retenir), une sorte de gentleman plus ou moins oisif qui utilise une certaine méthode d'analyse (qu'il n'appelle pas déduction, mais bien ratiocination) pour expliquer des situations qui, à première vue, peuvent paraître  inexplicables

(*) En français : Double assassinat dans la rue Morgue ou Les Meurtres de la rue Morgue. - Voir à ce propos l'Extrait du mois du numéro de juillet 2018 du Castor™ où est cité un extrait d'une traduction de ce conte par Henri Justin (2014) suivie de commentaires sur la justesse de cette deuxième traduction par rapport à celle, la première en date, de Charles Baudelaire.

Cela, comme le fait remarquer Fereydoun Hoveyda (Histoire du roman Policier, Les Éditions du Pavillon, 1965), c'est oublier le juge Ti qui, au début du XVIIIe siècle, en Chine, aurait éclairci Trois enquêtes criminelles d'après des manuscrits publiés vers la même époque en... Hollande ; et même Esope qui, dans une de ses fables fait dire à un lion questionnant un renard : "Pourquoi n'êtes-vous pas venu me présenter vos hommages ?". "Sire, répond lautre, j'ai relevé la trace de beaucoup d'animaux pénétrant dans votre palais ; mais aucune n'indiquant leur sortie, j'ai préféré rester au grand air."

(Ailleurs, on parle du Zadig de Voltaire (1748), de Things as They Are de William Dogwin (1794), des anonymes (quoique de Thomas Skinner) Récits d'un policier de Bow Street (Londres) en 1827 et d'un obscure romancier danois, Maurits Hansen et de son Meurtre du mécanicien Roolfsen (1839) et même de E.T. Hoffman (1776-1822) à l'origine de Contes mis en musique par Offenbach, etc., etc. - Laissons ces détails aux spécialistes er aux rédacteurs de th;eses.)

Nous sommes, avec ces deux exemples, loin, j'en conviens, de la finesse d'esprit et de l'habilité de C. Auguste Dupin, mais surtout loin, à mon avis, du premier vrai roman policier, celui qu'on pourrait classifier de classique, celui de Wilkie Collins, qui en 1868, publia un roman intitulé The Moonstone dans lequel , vous reconnaîtrez immédiatement les éléments du genre :

  • Un vol est commis

  • Dans un manoir anglais

  • Et, conséquemment, dans un espace clos

  • Dans ce manoir se trouvent :

    • une Lady au caractère particulier, prête à se trouver mal au moindre bruit qui pourrait troubler sa tranquilité

    • un vieux serviteur qui fait partie de la famille depuis trois générations

    • des femmes de chambre, des cuisinières, des dames de compagnie, des jardiniers... tous avec leurs personnalités particulières...

  • S'y déroule un diner avec des invités venus de loin dont :

    • un gentleman qui possède des dons singuliers de déduction,

    • un  représentant de la force constabulaire plus ou moins maladroit

    • plusieurs suspects dont un, en particulier, qui n'a rien à voir avec cette affaire...

  • Une reconstitution de toute l'affaire est évidemment de rigueur

Et, à la fin. on a droit à :

  • Une explication qui remonte à des années auparavant.

Et conséquemment :

  • À la solution d'un énigme.

Un grand roman ?

Amateur de littérature anglaise du XIXe siècle (surtout de la deuxième moitié), je n'ai pas pu résister à lire, avec, quand même, une certaine attention, ce roman  de près de 400 pages qui m'a semblé n'avoir qu'une seule qualité : celle d'être un parfait exemple de ce qu'on pouvait faire de pire à l'époque :

Utilisation à outrance de longues descriptions de ce que devait être la société anglaise telle que définie par ses classes : d'abord celle de ses dirigeants, nobles, demi-nobles ou grands propriétaires, c'est-à-dire celle de ses éventuels lecteurs, puis de leurs serviteurs, et la classe ouvrière de laquelle s'échappait à peine une classe d'hommes libres, mais assujettis à des règles très sévères. Parmi ses derniers, des petits commerçants, des membres de l'armée ou de la marine, des policiers, des ministres du culte, ou d'autres possédant une certaine fortune acquise on ne sait trop comment (dans les colonies), etc.

Vocabulaire suranné. Phrases ultra-longues. Paragraphes inexistants. Enfin : vous voyez le genre.

Quant au dénouement de l'énigme, tout est prévisible de chapitres en chapitres.

Un morceau d'anthologie, quoi.

À comparer à Dickens qui, lui, savait comment écrire pour le public de son époque... de tous les époques.

Et je n'en dirai pas plus sauf que, oui, il s'agit en effet, du premier roman policier classique. Mauvais, mais un modèle qui servira de base à une foule d'autres beaucoup mieux préparés et rédigés.

The Moonstone - Wilkie Collins, Londres, 1868 
(Disponible en divers format sur le site Project Gutenberg)

***

D'autres récits impliquant des intrigues tout ussi compliqués, avec suspens, indices, recherches, dénouement inattendus, etc., connurent vers à peu près la même époque autant de succès, mais ce n'était pas des policiers :

Ils furent écrits par Balzac (La Ténébreuse affaire, 1841), Dickens (Bleak House, 1853) et beaucoup d'autres auteurs trop nombreux pour être cités, sauf que le premier en ligne qu'on peut définitivement classé comme étant un véritable polar et rien d'autre, et auquel on pense encore aujourd'hui, que fut-il ?

A Study in Scarlet (Une étude en rouge) qui parut  en 1887 et dont nous reparlerons dans le prochain volet de cette série.

À suivre...

*

Un P.-S. :

Je pensais l'autre jour que si le roman policier publié sous la forme de livres est toujours aussi populaire qu'il l'était il y a dix, vingt, trente, cinquante, soixante ans (et plus), c'est via les séries télévisées qu'on le retrouve de plus en plus depuis quelques années. 

Récemment - et c'est pourquoi je n'ai pas noté tous les titres de ces séries qui me sont venus en tête - j'en ai compté une vingtaine de récentes mémoires. Parmi cette vingtaine, j'ai retenu les noms de Mannix, Rockford, Cannon, Monk, Ironside, Magnum P.I., The Equalizer, Frost, Foyle, Morse, Nero Wolfe... Et tout cela, c'était  en mettant de côté les séries où interviennent plusieurs personnages faisant partie d'une «équipe» : CSI (plusieurs variantes), NCIS, Hawaii Five-O, Miami Vice, Law & Order (US et UK - plusieurs variantes également). - Et c'était en excluant systématiquement les classiques : Sherlock, Poirot, Maigret et compagnie.

L'Internet Movie Data Base liste 340 séries dites «policières» qui auraient été populaires depuis 1980 (sic). Encore aurait-il fallu qu'on y insère une bonne cinquantaine d'autres, tournées, pour la télé, en Angleterre, en Allemagne, en France et même au Québec au cours de la même période.

Ce transfert de l'écriture au petit écran provient du grand où déjà, dans les années vingt, des comédiens aussi connus que John Barrymore ou Ellie Norwood prêtaient leur visage à, puisque je viens de le mentionner, Sherlock Holmes qui a connu au fil des ans, des dizaines d'interprètes : Reginald Owen, Arthur Wontner et, naturellement, Basil Rathbone,  Ronald Howard, Geoffrey Whitehead, Peter Cushing, Christopher Lee et même Roger Moore jusqu'à ce que Jeremy Brett les surpasse tous avec ses 41 épisodes (sur les soixantes contes et romans écrits par Arthur Conan Doyle) entre 1984 et 1994.

La question qu'on est en droit de se poser en consultant ces statistiques est : «Est-ce que le film est plus efficace (j'allais écrire «adapté») que l'imprimé pour donner une idée de ce qu'est un roman policier ?» - Je hésite pas à dire oui. Sans le cinéma ou la télé, je doute que des personnages comme Phillip Marlowe ou  Mike Hammer auraient pu se forger une place presque omniprésente dans nos univers. 

Chose qui m'apparaît certaine également, c'est que sans Michael Kitchen, John Thaw ou David Jason, des personnages comme Foyle (un cas tout à fait exceptionnel), Morse ou Frost n'auraient jamais connu la popularité que la télévision leur a donnée. - Et qui se souviendrait de Sam Spade sans Humphrey Bogart dans Le Faucon Maltais de Dashiell Hammett ? La preuve : Ce Faucon Maltais, adapté pour la première fois à l'écran, en 1931 (dix ans avant le film de Houston) n'a eu aucun succès...

J'y reviendrai.

En terminant :

    Deux petites notes :

  • Cecil Saint-Laurent (*) décrit ce qu'est un détective [amateur] dans un roman policier comme suit :

«Un savant spécialisé dans l'étude des accidents singuliers du corps social.»

       Pas mal, non ?

  • Tout en ajoutant ceci :

«Ou bien nous considérons comme policier tout roman qui recourt, même épisodiquement au crime, au secret, à l'enquête, [mais alors] nous ne [serons] pas plus avancé que si nous classions dans la littérature gastronomique tout roman dont les héros s'attardent un jour à déjeuner.»

  • et ceci :

«Il y a roman policier lorsque le point de départ de l'ouvrage est une énigme singulière et que son développement est la recherche d'une solution ; lorsque cette solution est conforme à la logique et aux connaissances de l'époque et ne fait appel ni au surnaturel ni à un accès aux coïncidences contraire aux bon sens.»

(*) Correspondance avec Jean-Louis Bory  in  Histoire du roman Policier - Les Éditions du Pavillon, 1965

Pour le moment, est-ce qu'on peut s'en tenir à une définition semblable à celle que Louis Armstrong donnait du Jazz, à savoir que : si vous vous demandez ce qu'est un roman policier, vous ne saurez jamais ce qu'est un roman policier...

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Prochain commentaire : 

II - Arthur Conan Doyle

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