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Numéro hors-série

             

Romans policiers

Une série de chroniques de

Copernique Marshall

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Avant-propos

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Je ne me souviens plus si c'était Simon ou Paul (*), qui écrivait, il y a quelques mois, ici même, à quel point il était difficile de se débarrasser des idées toutes faites, des opinions sans fondement et des préjugés de sa génération, celle dans laquelle chacun de nous nait, vit et meurt sans avoir noté l'équivalent dans la génération qui nous a précédés, celle qui nous a suivis et celle qui la suit ; que nous étions tous en quelque sorte, prisonniers d'une forme de pensée, d'une vision du monde provenant d'une période qui s'étend tout au plus sur une vingtaine ou une trentaine d'années, c'est-à-dire à partir du moment où cette vision se forme ou s'est fromée, généralement entre notre dixième ou quinzième et notre quarante ou quarante-cinquième année.

(*) Les deux - dans l'édition de septembre 2019. Simon Pop dans un texte sur Proust, Louis-Ferdinand Céline, Joyce et les imposteurs et auquel Paul Dubé,faisait référence dans sa chronique en parlant des amateurs des Beatles et d'Elvis.- (Note de l'éditeur.)

Oh, il est toujours possible, même au-delà de 50 ans - et j'en, connais, aujourd'hui, qui en ont vingt et même trente de plus et qui ont réussi -, de jeter un nouveau regard sur son univers et le percevoir d'une façons différente, mais cela demande un effort considérable qui consiste à abandonner les fondements mêmes de ce que nous appelons notre personnalité - qu'on croit fixe et à laquelle on s'est habitué - pour aller au-delà de ce que l'on est, avec la ferme intention de remettre en question ses idées toutes faites,  ses principes, ses opinions et même se jurer d'examiner au moins une fois ce à côté de quoi on est passé. C'est risquer de se retrouver dans une situation où l'on sera obligé de s'avouer qu'on a fait souvent fausse route.

C'est un peu, et même surtout, ce qui m'est venu à l'esprit quand j'ai pensé écrire quelques commentaires sur les romans policiers ; ceux, par exemples, que je continue de lire plus ou moins régulièrement - quand il m'arrive encore d'en lire - et qui ne dépassent guère en genres ceux que je  lisais dans les années ou j'en dévorais plusieurs, les uns après les autres. 

Ces conditions étant établies, inutile de préciser que tout ce que je dirai dans cette série de commentaires dont le but et la forme ne sont pas encore déterminés devront être considérés comme émanent d'un certain effort pour généraliser ce qui m'est plutôt personnel car ils émaneront tous d'une période où les super-détectives étaient plutôt rares. Il me sera difficile, par exemple, de commenter adéquatement pourquoi les auteurs de romans policiers actuels (pas tous, mais un bon nombre) semblent vouloir systématiquement oublier les règles établis par ceux qui les ont précédés. Lire : ceux de ma génération.

Pour renouveler le genre ? Pour faire nouveau ? Pour créer un nouveau style de suspens ?

Elles étaient pourtant très simples, ces règles :

(À noter que par «roman policier», j'entends ici, ce qui est un roman policier classique qui consiste en ce que les anglophones appellent un «whodunit» («Who has done it ?», «Qui est l'auteur du crime ?») soit : une forme du «roman policier» dans laquelle une énigme et sa résoltion sont les facteurs principaux.)

- Un meurtre, un vol, un crime était commis.

- Entrait en scène un policier, un détective, un personnage chargés d'en trouver le coupable.

- Les faits étaient exposés un à un, parfois en détails pour que le lecteur puisse découvrir lui-même ce coupable.

- Suivait l'arrestation, la mort, parfois même la fuite de ce coupable.

- Fin du suspens.

(Suspens : Sentiment d'attente plus ou moins stressante ou moment d'un récit d'une oeuvre dramatique ou romanesque qui la suscite. - Par ext. : Sentiment d'appréhension.)

Oh, il y en a eu des variantes sur ces règles, mais elles ne s'éloignaient très peu d'une certaine structure :

- Les crimes n'étaient pas décrits, ni expliqués : on était tout simplement à la recherche d'un criminel notoire auquel, comme cela arrivait souvent dans certains romans, le personnage central se trouvait accidentellement confronté.

- Ces crimes avaient été commis dans une chambre parfaitement close ou à bord d'un paquebot, d'un train, en plein champs... ou il s'agissait d'une série de meurtres en série, de vols inexplicables et même d'absences de preuves qui auraient pu, au départ, démontrer qu'un crime avait été commis.

- Ceux à qui la découverte du ou des coupables d'une situation se servaient de leur logique, de leur intuition ou utilisaient des pièges... 

Ce qui était important dans ces plus ou moins définies structures, c'était qu'on apprenait le nom ou les noms du ou des coupables qu'à la fin et que le déroulement de l'enquête était mené par un personnage central.

Cela faisait partie du suspens.

Depuis, à moins que je me trompe, on a bouleversé ces règles :

  • On apprend, premier exemple, dès les premières pages le nom du coupable, la façon qu'il a utilisé pour commettre son crime et jusqu'à la raison de son geste. Le suspens se transforme non plus dans la découverte de ces faits, mais dans la méthode que l'enquêteur finira pour les découvrir et conséquemment découvrir en même temps le coupable. 

  • Qu'il n'y a pas, deuxième exemple, de crimes ni de coupables, mais une situation dans laquelle le personnage central se trouve par hasard mêlé et de laquelle il doit s'extirper, i.e. : au mauvais endroit, au mauvais moment.

  • Le crime, troisième exemple, est sans importance. Tout le récit tourne autour d'un criminel, souvent un psychopathe et tout ce qui doit nous intéresser, c'est comment il en est arrivé là et ce qui se passe dans sa tête...

Sont venus presque en même temps, mais essentiellement dans le même genre, les romans d'espionnage (qui sont rédigés la plupart du temps dans une chronologie tout à fait particulière), les romans dits d'action où le héros est un super-homme capable d'escalader des montagnes, conduire un hélicoptère, tirer un fusil à la manière d'un franc-tireur, et se battre à main nue contre huit à la fois, tous armés jusqu'aux dents, de même que les pseudos-romans biographiques, ceux dans lesquelsle sympathique rédacteur finit par n'être qu'un criminel, et ainsi de suite. (J'oublie, à dessein, les romans de science-fiction.)

Le cinéma, sauf exceptions, a été, il me semble, pour beaucoup, à l'origine de la transformation des longs suspens écrits qui demandaient une attention continue en faisant place à une série d'actions destinées à capter et retenir l'attention de passifs spectateurs. - Une exception notoire : les films de Jean-Pierre Melville dont, en particulier, Le cercle rouge.

Le cinéma, en outre, nous a enseigné à attacher plus d'importance à la personnalité d'un enquêteur qu'à son travail. On ne va plus au cinéma pour être surpris, mais pour voir son héros-enquêteur favori et parfois même le comédien qui l'incarne, que ce soit Basil Rathbone ou Jeremy Brett en Sherlock Holmes, Jean Gabin ou Bruno Crémer en Jules Maigret, Margaret Rutherford ou Angela Lansbury en Miss Marple, ou David Suchet en Hercule Poirot. - Exception, naturellement, pour certains... non pas personnages ou comédiens... mais pour un ou des réalisateurs tels que Alfred Hitchcock, Roman Polanski ou Brian De Palma.

Mais alors ?

C'est sur tous ces aspects - son origine classique, sa transformation en récits qu'on dit plus adaptés au monde moderne, les buts très différents visés par les auteurs d'antan et ceux d'aujourd'hui, les incarnations qu'ont fait divers comédiens de personnages, la vision cinématographique de ceux qui les ont adaptés pour grands écrans et ainsi de suite - auxquels j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire le point, à commencer par l'historique de cette forme littéraire  qui semble être née au XIXe siècle, mais qui datait de bien avant. 

Sauf qu'avant de débuter j'aimerais citer un passage d'un écrivain mondialement reconnu comme étant un grand spécialiste du policier, un écrivain rarement cité par ce  qu'il ne se manifeste jamais dans ses romans, même pas en filigrane, car on le dit neutre, effacé et son style est indéfinissable, juste pour démontrer qu'il y a, quand même, un certain lien entre le passé, le présent et le futur :

     «C'est déroutant ! Tout à l'heure, que dis-je, il y a un instant encore, en écrivant mon titre, j'étais persuadé que j'allais commencer mon récit comme on commence un roman et que la seule différence consisterait en la véracité.

     «Or, voilà que je découvre soudain ce qui fait l'artifice du roman, ce qui fait qu'il ne peut jamais être l'image de la vie : le roman a un commencement et une fin ! [...]

     «Je me souviens que, tout jeune, j'en dévorais à raison de trois par jour, et qu'ils me laissaient tous insatisfait. La dernière page lue, je soupirais : 'Mais après ?' - Pourquoi était-ce fini, puisque tous les personnages n'étaient pas mort ? Pourquoi l'auteur décidait-il ainsi, à son gré, gratuitement, qu'à un moment donné il n'avait plus rien qu'une page blanche avec le nom de l'imprimeur ?

     «Aujourd'hui, ce n'est plus la fin qui me gêne : c'est le commencement.»

Vous avez reconnu ? C'était Georges Simenon dans Les trois crimes de mes amis.

Un dernier point : la longueur de mes commentaires varieront énormément et je n'en garantis pas la régularité.

Premier épisode : I - Wilkie Collins

***

Un P.-S. :

Est-ce que cette série débouchera éventuellement sur une liste des dix, cinq. trois meilleurs romans policiers de tous les temps ?

Je ne sais pas. Je ne crois pas. Il y a deux jours, vous m'auriez demandé quel a été le meilleur roman policier parmi les cent, deux, trois cents (?) que j'ai lu, toutes périodes confondues, je vous aurais répondu par un titre... différent de celui que je vous aurais donné deux semaines auparavant et de celui que je vous donnerai dans trois jours....

***

Lire notre premier épisode

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