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Numéro hors-série

             


Policiers

Annexe no. 2

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Texte de l'introduction aux «Enquêtes de Philip Marlowe» de Raymond Chandler
(Édition Quarto [Gallimard] 2013 - 1 306 pages) - Direction éditoriale : Françoise Cibiel)

Ce livre comprend :

  • Le Grand Sommeil

  • Adieu, ma jolie

  • La Grande Fenêtre

  • La Dame du Lac

  • La petite Soeur

  • The Long Goodbye

  • Playback

L tout, précédé d'une biographie illustrée de 66 pages.

Note : 

Ce texte est reproduit ici sous toutes réserves des droits d'auteur pouvant y être rattachés et n'a pour but que de démontrer à quel point cette édition a été préparée avec soin. - Nous en recommandons fortement l'achat et la lecture.

Soutes réserves toutefois des TRADUCTIONS.
(Sujet de notre chronique no. V)

Les paragraphes ont été légèrement modifiés pour en faciliter la lecture.

Les notes explicatives ùsont nôtres.

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Introduction 

Les sept romans réunis ici sous le titre Les Enquêtes de Philip Marlowe donnent à lire en français un Chandler nouveau, les romans étant publiés dans leur version intégrale et révisée.

Une version intégrale

L'histoire de la publication de Chandler en français chez Gallimard est indissociable de celle de la « Série noire », la prestigieuse collection de romans policiers créée par Marcel Duhamel en 1945, qu'il a dirigée jusqu'en 1977. La « Série noire », qui accueillit Chandler dès 1948, imposait de strictes contraintes. Tous les titres devaient entrer dans le format de la collection, qui, à l'époque, comptait toujours le même nombre de pages - 254. Les ouvrages traduits d'une langue étrangère faisaient donc l'objet d'une « adaptation », au prix de coupes plus ou moins sévères en fonction de la longueur du texte d'origine. Les romans de Chandler ne firent pas exception à la règle. Ce sont les traducteurs, sous la houlette de Marcel Duhamel, qui se chargèrent de ce délicat travail. Les sept romans étant de longueur variable, certains ont donc souffert plus que d'autres pour entrer dans le moule.

Comment couper dans un roman policier? Il n'y a pas d'infinies possibilités. On faisait d'abord tomber les séquences les plus « littéraires », celles qui ne sont pas vitales pour l'intrigue, et, quand cela ne suffisait pas, il fallait bien se résoudre à résumer certains portraits de personnages, des descriptions de lieux, allant (dans un seul cas) jusqu'à éliminer tout un chapitre. Parfois, c'est un travail de dentellière qui a été exécuté : un paragraphe, deux lignes ici, cinq là, puis huit un peu plus loin, deux de nouveau, une réplique, un paragraphe...

Le travail de réduction a le plus souvent été accompli avec bon sens et sensibilité, mais il a inéluctablement porté sur ce à quoi Chandler tenait le plus et qu'il définit avec précision dans son essai « Le crime est un art simple »: 

«Le roman policier a, de manière assez déprimante, une façon de ne s'intéresser qu'à ses propres affaires, de ne résoudre que ses propres problèmes et de ne répondre qu'à ses propres questionnements. Il ne laisse rien à débattre sinon la qualité de son écriture, savoir si elle suffit à en faire une bonne oeuvre de fiction. » 

En cela, les coupes, les résumés ont trahi l'auteur dans son projet artistique. Car, en ce qui concerne l'intrigue, Chandler - dans sa correspondance surtout - dit clairement à quel point elle lui pèse. Ce qui le passionne c'est « l'écriture », distiller une atmosphère, mettre en scène des personnages, et cela depuis ses débuts à Black Mask(1).

(1) 


«Accepter un genre médiocre et en faire quelque chose qui ressemble à de la littérature n'est pas une mince performance. [..]Mais, bon Dieu, que faire d'autre quand on écrit? On fait de son mieux dans un certain genre. » 

Dans les romans de Chandler, les paysages, les décors intérieurs, les jardins, les quartiers ou les banlieues de Los Angeles sont partie prenante de l'action - autant de sources auxquelles Marlowe, le fin anthropologue de sa ville, puise une partie de ses informations. Les canyons, le désert, les lacs, le Pacifique peuvent aussi être des acteurs poignants, qui portent leur charge de mélancolie. Que couper, alors que le style de Chandler, célèbre pour sa concision arrachée par le travail, ne laisse place à aucun bavardage, à aucune répétition ? La vérité, c'est qu'il n'y a rien à couper parce qu'il n'y a pas de superflu.

Nous savons aussi, toujours par la correspondance, à quel point il travaillait ses textes. Mais comme il était snob et susceptible, on peut imaginer qu'il les travaillait encore beaucoup plus qu'il ne voulait bien le reconnaître. Sur ce point, les lettres que nous connaissons s'adressent essentiellement à ses éditeurs et rien ne prouve qu'elles sont tout à fait sincères.
(2)

(2) Voie en l'annexe 2 la réponse qu'il donne èa son éditeur britannique qui lui a demandé des notes biographiques. (Texte anglais)

Exemplaire de la complexité des relations auteur-éditeur, à un point presque outrancier, cette correspondance oscille entre les pôles de l'amitié partagée, confiance et encouragements de l'éditeur, soutien psychique dans les mauvaises passes, gratitude de Chandler, puis insatisfaction, défiance, menace et enfin trahison. Un cursus on ne peut plus classique, mais qui vaut la peine d'être évoqué ici. Car lorsque Chandler quitte ses éditeurs, Alfred et Blanche Knopf, c'est pour des questions d'argent, comme il se doit... Mais il y a beaucoup plus : 

Chandler veut sortir du ghetto de la littérature policière. Il veut figurer au catalogue d'un grand éditeur de littérature générale, être reconnu pour ce qu'il est - un romancier à part entière. Il y est parvenu assez naturellement en Angleterre, il le veut maintenant en Amérique. Alors, il fait table rase, change aussi d'agent, et gagne son pari. Désormais, c'est Houghton Mifflin, alors l'éditeur des grands romanciers américains et étrangers, qui le publiera.

Tout cela nous ramène à l'importance du texte intégral. Pas seulement parce que Chandler s'est autoproclamé artiste. Mais qui trouverait légitime de tailler dans les romans de Simenon, alors que la stature des deux écrivains et sans doute le rapport à leur art peuvent subir la comparaison ?

Chandler et ses traducteurs français

La réunion des sept enquêtes dans les traductions d'origine et leur lecture en continu sont un exercice impitoyable, qui n'a laissé place à aucune hésitation. A commencer par les titres. The Long Goodbye a ouvert la voie. Fais pas ta rosière ! retrouve donc ici son titre original : La Petite Soeur, et Charades pour écroulés est abandonné pour Playback.

Ils ne furent pas moins de dix à oeuvrer pour la « Série noire ». Sur les dix, cinq d'entre eux intervinrent à deux reprises soit comme traducteurs, soit comme réviseurs - déjà. 

Ainsi Janine Hérisson et Henri Robillot qui avaient traduit en 1954 The Long Goodbye sous le titre Sur un air de navaja en 254 pages de la « Série noire », en procurèrent-ils une nouvelle version en 1992 sous le titre The Long Good-Bye, dans la collection « La Noire », en 384 pages grand format. 

Il arrivait à Marcel Duhamel de traduire lui-même avec Renée Vavasseur (Adieu, ma jolie,1948), ou de réviser avec la même (La Grande Fenêtre, en 1949). 

Chaque traducteur, seul ou en duo, se fit une idée subjective de la personnalité de Marlowe et du style de Chandler, mais aussi de la manière de les faire coïncider avec le genre de la « Série noire ». Il y eut là une sorte de défi qui compliqua le travail de traduction et ouvrit la porte à deux abus : sous-traduire et sur-traduire.

Avec une heureuse exception, les deux traductions de Boris Vian, dont la seconde est cosignée de Michèle Vian (Le Grand Sommeil et La Dame du lac). Traductions d'écrivain, en empathie avec l'auteur. Nous les avons gardées dans leur version originale, ne modernisant que les codes de transcription de l'américain au français et l'intitulé des fonctions dans la police et la justice, dont on connaît bien mieux aujourd'hui les équivalents approchants dans le système administratif français.

Chandler en Quarto

Notre entreprise, on l'a compris, répond à plusieurs ambitions : réunir les sept romans dans leur version intégrale, les donner à lire dans une traduction au plus près des intentions littéraires de Chandler, tout en gardant, n'en déplaise à Chandler, leur nature de romans policiers.

Ce travail a été confié à Cyril Laumonier, traducteur de littérature, qui avait été associé à l'édition des romans de Hammett en Quarto et qui connaît bien l'américain. La langue de Chandler est difficile, parfois très difficile, et pose l'éternel problème des équivalents argotiques. On aimerait qu'un individu peu alphabétisé de la banlieue de Los Angeles ne s'exprime pas comme un paysan de la Lozère au début du xxe siècle. Mais surtout, on aime que lorsque Chandler est subtil et drôle, le texte ne verse pas dans une vulgarité obligée qui n'est pas la sienne.

En revanche, Chandler met parfois dans la bouche ou dans la tête de Marlowe des comparaisons surprenantes. On ne les comprend pas toujours très bien, mais elles sont sa marque de fabrique. Il tient manifestement à ces décalages, nous les avons conservés au nom de la même fidélité.

Rappelons qu'en 2005, Le Grand Sommeil faisait partie de la sélection du Time des cent livres les plus importants du xxe siècle, et The Long Goodbye est considéré depuis longtemps comme une oeuvre de littérature à part entière, qui séduit au-delà des amateurs de romans policiers. De nombreux écrivains américains l'ont célébré - Paul Auster et Joyce Carol Oates en tête.

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