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Numéro hors-série

             


Policiers

Annexe no. 1

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Lire Dashiell Hammett
   
(Un mot de Simon Popp)

Cher, cher Copernique,

Tu sais combien d'heures j'ai perdues à lire ton Dashiell Hammett ? Je n'ai pas compté, mais on me dirait trente ou quarante, que je ne serais pas surpris. D'abord, je ne l'ai pas lu, mais écouté. - Oui, oui : écouté. - Après, je l'ai lu, mais c'est à partir de là que je me suis embourbé à n'en plus finir.

Comme tu sais, je n'ai plus d'appartement au centre-ville et quand je m'y rends, il me faut deux heures à l'aller-retour pour naviguer dans une mer de cones oranges qui seraient peut-être intéressants s'ils étaient permanents, mais qu'on change de jour en jour. Or, désorganisé et pas intelligent comme je le suis, je n'ai rien trouvé de mieux pour passer le temps au volant de mon auto régulièrement à l'arrêt sur des voies qu'on dit rapides que d'écouter des docus que je copie sur des clés USB. Et sur ces clés, il m'arrive souvent d'enregistrer des contes, des romans et même des pièces de théâtre (*).

(*) Pour les pièces de théâtre, autant les connaître à fonds car des choses comme Le Roi Lear, avec ses trente-six personnages, c'est pas ce qu'il y a de plus évident à écouter...

Et qu'est-ce que j'ai trouvé sur l'Internet ? Une version complète de Moisson Rouge (The Red Harvest)... - Tu devines le reste... - Sauf que cette version (en anglais) - je l'ai appris en la copiant - dure treize heures et demi et treize heures et demi, en auto, c'est long. Alors je me suis mis à l'écouter à la maison et - idée de génie de ma part (ça m'arrive de temps à autres entre deux verres) - en le ou la lisant en version française dans un Quarto de Gallimard, traduit par Natalie Beunat et Pierre Bondil, de parfaits inconnus en ce qui me concerne, mais qu'importe.... - Voilà une expérience que je me vais me permettre de répéter car ça m'a fait découvrir une foule de choses sur lesquelles je reviendrai un de ces jours. - Pour le moment, passons tout de suite au style «Hammett». Plus tard, je te parlerai de sa traduction.

Deux choses, pour commencer :

Tu sais qu'il n'est pas facile à «lire» ton Dashiell Hammett ? - Par deux, trois fois, je me suis demandé qui tuait qui et qui était qui (parfois le deux) dans son Moisson Rouge jusqu'à ce que je démissionne et me dise qu'il fallait mieux me concentrer sur sa façon d'écrire. Et alors là, l'épatement le plus complet.

(Le côté complexe de cette Moisson Rouge - ça, je l'ai appris après - découle du fait que ce roman a été publié originellement sous la forme de feuilletons où, à chaque épisode, quelque chose de nouveau devait se produire : un meurtre ou, à tout le moins, une tentative de meurtre, une fusillade, une bagarre dans un bar, un interrogatoire du genre plutôt violent et ainsi de suite. - Et lorsque le tout fut réuni dans un volume, certaines explications ont dû être ajoutées, mais elles ne firent que rendre le déroulement des faits encore plus difficile à suivre. Tu en trouveras un ou deux exemples dans le livre que tu as cité : Hardboiled Mystery Writers, A Literary Reference, Carroll & Graff, 1989,  pp. 108 et suivantes ; et, dans le même volume, diverses critiques de l'époque où l'on trouve invraisemblable autant de cadavres, dans une seule (et petite ville), en un aussi court laps de temps. )

D'un autre côté, l'on se rend compte très rapidement que la trame de ce roman est sans importance ; que ce qui compte, c'est la description d'un certain milieu. Qu'importe si le héros de cette histoire a l'incroyable chance de ne pas se faire abattre au cours des cinq, dix, quinze ftentatives qu'on a faites pour le trucider.

Et c'est là où la façon de raconter le tout devient le véritable attrait de l'étrangeté de ce récit qu'on voudrait comparer à celui de Jésus La caille de Carco ;  parce qu'il se déroule dans un milieu différent de celui auquel nous sommes habitués ; parce que la langue qu'on y utilise est inhabituelle ; parce qu'on y retrouve des références à des situations plutôt troublantes, etc., etc. - Or il n'y a rien de tout cela dans Moisson Rouge : plongés dans le Personville de Dashiell Hammett, tous les lecteurs savent qu'ils réagiraient exactement comme tous les personnages qu'ils y rencontrent. - Et c'est cela, je crois, qui rend ce roman si particulier ; si admirable, si remarquable, comme l'écrivait Gide (que tu as cité - merci !)

D'abord la langue : elle n'est pas argotique. C'est de l'Américain  standard. On 'est pas obligé d'avoir à la portée de la main deux dictionnaires pour la comprendre. Et les dialogues sont ceux qu'on entend tous les jours, dans la vraie vie, avec les inévitables obscénités (plutôt rares, je tiens à le préciser, du moins aussi fréquentes que l'on en entend couramment) et surtout des expressions qui n'ont pas besoin d'explications.

Et, il y a, en plus, une cohérance dans tout ce qui se dit et ce que l'on raconte, i.e. : quand un personnage a quelque chose à dire, on peut presque deviner ce qu'il va dire et comment il va le dire.

Ta référence à Simenon est de bon aloi. J'ajouterai Céline, mais un Céline sans artifice, plutôt plus direct où une putain serait une putain et un trou-de-c... un trou-de-c..., sans passer par des périphrases, mais là je m'avance un peu trop.

Ce que je trouve admirable dans Moisson Rouge, c'est l'absence d'imageries, de ces circonvolutions ou métaphores qui viendront avec Raymond Chandler.

Tout est cru dans l'univers. de Moisson Rouge.

Tu me connais, non ? Tu sais combien de fois ai-je ragé - et c'est ce qui m'empêche souvent de lire les romans qu'on me propose - en lisant des textes mal orchestrés, aux sons cacophoniques, avec insertions de mots qu'il faut chercher dans un, parfois deux dictionnaires parce que leurs auteurs tiennent à montrer à quel point ils connaissenr leur métier et qu'ils sont trois fois plus intelligents que leurs lecteurs.

Rien de cela chez Hammett : une bêche est une bêche, un fauteuil n'est pas du type «Voltaire dont il faudrait penser à changer le revêtement », mais «a filty setee» et si un de ces personnages est un être répugnant, il ne nous décrit pas ses bourrelets ou les poches sous ses yeux, il l'apelle tout simplement «fat Harry» ou «dirty Max». Et nous n'avons tous aucune difficulté à nous imaginer le genre de femmes qui ne sait pas se peigner ou qui a des taches sur le devant de sa robe...

Et puis, le tout est loin d'être vulgaire.

Si c'est bien écrit ? - Tout ce qui peut se lire à haute voix sans hésitation est bien écrit. - Et si tu ne me crois pas, lis Les Plouffe de Lemelin. 

Je m'arrête ici car je suis impatient. - J'ai trop hâte de reprendre The Glass Key là ou je l'ai laissé et d'en voir l'adaptation qu'on en a fait au cinéma (version avec George Raft).

Je t'en reparlerai plus tard et surtout des tentatives qu'on a fait pour traduire Hammett en français. Un indice : je ne comprends pas comment Gide a pu être captivé par sa première lecture de Moisson Rouge, lecture qu'il a faite, justement, dans cette langue que lui, Gide, connaissaît si bien...


Dashiell Hammett et George Raft
Sur le plateau de The Glass Key

Amitiés,

Simon

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