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Numéro hors-série

             

Romans policiers

Une série de chroniques de

Copernique Marshall

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Annexe no. 4a

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«À chaque fois qu'un nouveau roman de Chgandler paraissait, je m'empressais de le lire et je me dois d'avouer à quel point il a eu une influence sur mes écrits

(Ross Macdonald, dans un interview publié en 
novembre/décembre de la revue Mystery.)

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(Résumé d'une) LETTRE :

De Ross Macdonald adressée à Alfred A. Knopf en 1952 - D'après l'essai «Inward Journey» de Ralph B. Sipper, pp. 37-45)

Cette lettre de Macdonald (Millar) écrite à son éditeur fut rédigée à un moment où les ventes de ses romans semblaient ralentir et qu'on semblait lui reprocher de ne pas écrire «à la manière» de Raymond Chandler.

*

Pas facile de répondre à votre lettre. Je vais essayer le plus honnêtement possible, mais j'ai bien peur d'avoir, pour ce faire, à parler de façon peu modeste de ce que je suis et de ce que j'écris. Tout d'abord, je dois vous dire que je suis tout-à-fait d'accord avec le représentant de votre division Pocket Books, mais je doute sincèrement qu'on puisse trouver quelqu'un pour réviser mon livre d'une manière plus adéquate que je puisse le faire. Je ne veux pas dire par là qu'on ne peut pas en améliorer le contenu et je suis en ce sens ouvert à toutes les remarques qu'on pourrait me formuler. Vraiment. De là à dire que je suis d'accord avec toutes les suggestions que me fera votre directeur... - Il y en a dans le lot que je me permets de mettre en doute. Selon lui, la façon dont j'écris et plus particulièrement la façon que j'ai écris mon dernier roman est ou serait une imitation de Chandler , mais une mauvaise imitation. 

Oui, d'accord, je dois bien des choses à Chandler et à Hammett, mais je dois insister pour dire que je n'ai jamais pensé les imiter bêtement. Je suis prêt à avouer que je n'ai  ni le génie d'Hammett ni l'intensité de Chandler, particulièrement celle qu'il a manifesté dans ses quatre derniers romans sauf que : 

Ce qui m'intéresse d'abord et avant tout, c'est de traiter dans mes écrits ce qu'ils n'ont pas osé aborder. Disons, dans le cas de Hammett, qu'il s'est surtout penché sur le rapport entre l'argent et la moralité. (Ce qui démontre que je l'ai toujours pris au sérieux, que sa façon d'écrire m'est toujours apparue comme étant supérieure et plus originale que, je ne sais pas, moi, mettons Steinbeck, et qu'il durera, de ce fait, plus longtemps que lui). En ce qui a trait à Chandler, l'essentiel de ses récits est axé sur le rapport entre le mal et ce qu'il croit être le bien et, en cela, il est inégalable. Sa force réside dans les descriptions qui résultent de ce conflit qui se résume malheureusement trop souvent à une certaine forme de chantage. 

Avec tout le respect que je lui dois, il me faut quand même préciser que je ne suis pas d'accord avec la notion de vos comités de lecture qui insiste pour dire que Chandler est ce qui est de mieux qu'on pourrait publier en livre de poche, que nous devrions tous l'imiter et qu'en conséquence je l'imite mal parce que je n'écris pas comme lui. 

Écoutez : je trouve son ou ses points de vue trop conventionnels. Pour tout vous dire, je crois qu'il manque d'humanité, qu'il est presque sadique (Chandler déteste les femmes, toutes les femmes, et n'aime que les vieillards, les ados et son Philippe Marlowe), et, de ce fait, sa fertile imagination ne fait que souligner son manque de profondeur. 

Je ne tiens pas à m'abrutir à ce point en m'en servant de lui comme modèle. Son cinquième roman est une exemple parfait de ce que je viens d'avancer. C'est presqu'une parodie de ce qu'est Chandler et démontre à quel point sa vision du monde est tordue.

Le thème général de mes écrits, c'est la faiblesse de l'être humain. Je m'intéresse principalement à explorer ce en quoi consiste leurs vies. Comme le soulignent les dirigeants de vos Pocket Books, mes histoires manquent de contraste entre le bien et le mal, mais ce n'est pas la façon que je vois le monde. Je l'ai fait, en partie, quand j'ai écrit Blue City ; il s'agissait d'une ville où j'ai eu à endurer certains revers, et plusieurs de mes personnages étaient basés sur des personnes que je détestais. Mais même les meurtriers des mes cinq derniers livres m'ont semblé plus humains que «mauvais». Je préfère comprendre plutôt que condamner. J'aime mieux me pencher sur les causes, les circonstances, les raisons qui ont poussé certaines personnes à poser tel ou tel geste plutôt que décrire comme un héros bien-pensant à les dénoncer dans le simple but de rendre de rendre un récit plus énergique. Parce que je cherche les causes plutôt que les effets, mes récits, oui, peuvent manquer de punch. Mais se serait les dénaturer que leur ajouter des situations dans le but de les rendre plus intéressants. Toute ma structure est mise en place pour donner un aperçu de la vie, mais pas de façon spectaculaire, du moins, j'espère ; mon arrière-plan est  du domaine de la psychologie et de la sociologie plutôt que celui de la théologie. Je suppose que, compte tenu de ce que je viens de dire, vous pourriez me demander pourquoi j'écris des romans policiers. La réponse est que j'en ai éctits parce que, aux yeux des critiques et de mes collègues, ils ne sont pas mauvais du tout ; pas aussi remarquables que ceux de Chandler, peut-être. et certainement pas aussi populaires, mais ils étaint les miens. J'ai utilisé le style du roman policier à mes propres fins, car tout bon écrivain doit un style qui lui convient. Mon idée a été d'écrire des romans "populaires" qui ne seraient pas inférieurs aux romans "sérieux". Comme je l'ai dit, j'ai à peine commencé.

 [...]

J'ai choisi la forme "hardboiled" en premier lieu car elle offrait à la fois un marché et une convention ou une structure avec laquelle presque tout pouvait être fait, une technique à la fois difficile et gratuite, et adaptée au sujet qui m'intéresse
mais j'ai fait de mon mieux pour améliorer la forme et pour y écrire de vrais romans. Je ne suis pas exactement un écrivain qui écrit pour faire de d'argent, et je pense que j'ai en mon for intérieur le potentiel d'un travail bien fait e, et parce que je prends le mystère au sérieux en tant que forme de roman, je ne peux pas Pocket Books me dire quoi écrire ou comment l'écrire. Bien que j'admire leurs revenus, je n'ai aucun respect pour la plupart des écrivains mystères qu'ils impriment. De plus, j'ai l'idée que malgré le phénomène Spillane qui n'a pas grand-chose à voir avec les romans-mystères en tant que tels est beaucoup plus près de que vos éditeurs considèrent comme «vendables».

L'avenir du mystère est dans entre les mains de quelques bons écrivains. Le mystère dur à l'ancienne, avec de nombreux pistolets, poings et fornications, a été ruiné par ses propres pratiquants, y compris Chandler. Spillane a retiré la fiche. Je refuse de le suivre, car je suis convaincu que j'écris quelque chose de mieux. C'est ce que me disent mon goût et mon jugement. Je ne peux pas me permettre de les abdiquer. Si je le faisais, je devrais abandonner mes sérieuses intentions littéraires et romanesques et écrire pour les magazines raffinés. Je m'y suis essayé une seule fois. Il y a longtemps et  utilisé les 3500 $ pour financer mon doctorat.

Votre division Pocket Books me laisse  perplexe car ses responsables semblent prendre pour acquis que mon nouveau livre est un mystère du type «hard-boiled». Il ne l'est pas. Il semble en être un, mais ce n'en est qu'une  une variante car ce qui le différencie, c'est son ton auquel ils s'opposent. Je peux écrire un de ces romans du genre qu'ils préconisent avec toutes sortes de manigances et de fusillades les yeux fermés sauf que j'ai passé plusieurs années à développer ma propre style. Récrire mon dernier roman à la «hard-boiled» ne le rendra plus vendable

Si je me fie à mon instinct, les lecteurs se lasseront éventuellement des romans à la Chandler et penceheront plutôt du côté dde ce que je préconise : un certain mélange entre un héros «populaire» et un héros «sensible». Suis-je trop optimiste de penser que le public est en train de développer son goût ?

Comparé à Chandler, oui, mon livre manque certains aspects évidents. On n'y retoruve pas de gansters et mes mes meurtres sont peu nombreux et la plupart du temps en arrière-plan. Mes principaux personnages ont des problèmes plus psychologiques qu'autre chose. Mon héroïne est une femme piégée ; elle s'énerve et fait des erreurs. Mon héros est sexuellement timide, mal payé et pas très sûr de lui. Comparé à la fantasmagorie brillante de Chandler, ce monde est pâle, je suis d'accord. Mais quel est le point de comparaison? Ce n'est pas un livre de Chandler. Les personnages sont moins remarquables mais plus réalistes et le lecteur apprend à mieux les connaître. Aucune de mes scènes n'a jamais été écrite auparavant, et certaines d'entre elles ont une réelle profondeur et une excitation morale. J'ose dire qu'aucun de mes personnages n'est familier; ils sont fraîchement conçus d'un point de vue qui rejette la classification en noir et blanc. Il n'y a pas, ou beaucoup moins, de la folie «Chandler». L'intrigue a du sens et aurait pu se produire. Je pourrais continuer ainsi pendant des pages. 

Je répète cependant que je sais que mon livre peut être amélioré. N'importe quel de mes livre peut être amilioré. Si quelqu'un a des idées sur la façon de lui donner plus de vitesse, de puissance ou de vivacité, sans sacrifier les valeurs qu'il a déjà pour moi, je serai heureux de le rerprendre. Ma seule objection est à l'idée que c'est une histoire dure qui manque le feu. Je vais voir si je peux écrire une description de veste comme vous le suggérez. Et bien sûr, j'aurai toutes ces choses à l'esprit lorsque j'écrirai le nouveau livre à venir. Mon intention principale dans cette lettre a été de vous assurer que je sais ce que je fais et que je m'attends pleinement à aller plus loin dans vingt livres. Je ne pourrais probablement pas ressentir cela si je plaçais mes critères en dehors de mon propre jugement. Mais d'un autre côté, j'ai hâte de gagner ma vie. Entre Spillane et Charybdis, c'est là que je suis.

Pourquoi Pocket Books est-il si inquiet? Lee Wright elle-même (avec divers autres connaisseurs) a nommé Moving Target comme le meilleur mystère américain non-Simon et Schuster de son année. À l'exception de Drowning Pool, mes livres depuis Target se sont améliorés. 

Tout écrivain mystère peut être rendu mauvais en le comparant à Chandler, du point de vue de Chandler. Après tout, Chandler est universellement reconnu comme le maître américain de l'histoire mystérieuse, avec Hammett (même si je pense que ce dernier est de loin l'écrivain le plus important). Je préférerais être comparé à la récolte actuelle. 

Et s'il vous plaît, donnez-moi un peu plus de temps. Chandler écrivait depuis au moins quinze ans avant que je ne pense à écrire un mystère, et je suis devenu professionnel il y a à peine six ans. Mon apogée est toujours à venir, et je n'ai pas encore trouvé la forme qui convient à mon talent. Je sais seulement que ce n'est pas derrière moi.

Pourtant, je suis prêt à parier que Pocket Books devra commander une deuxième impression de The Way Some People Die. Malgré son triste dossier en couverture rigide, je suis convaincu qu'il peut être vendu en papier. Si cela échoue, je serai d'humeur à vous écrire une ville bleu foncé. Blue City, au fait, a pris exactement deux mois et j'ai écrit deux autres livres la même année.

Je n'ai aucune objection à The Convenient Corpse - en tant que titre, bien qu'il ne me dérange pas exactement jusqu'à mes talons. C'est un joli titre ordinaire. Utilisez-le par tous les moyens, même si je ne saisis pas tout à fait sa pertinence pour le livre; cela n'a pas d'importance. Que pensez-vous de The Sinister Habit ? C'est un
phrase de Cocteau, la référence étant "le sinistre habitude de poser des questions. "

Voilà, j'ai écrit plus que je ne l'avais prévu, je me suis laissé aller. Si je me révèle être Athanase contre le monde, je réécrirai des endroits où l'histoire traîne ou les personnages disparaissent. Montre-moi le des endroits. Je ne pense certainement pas que tout le livre ait besoin d'être réécrit. Il en a déjà eu beaucoup. Ne pensez-vous pas que c'est une bonne histoire bien rythmée telle qu'elle se présente, et que peut-être une difficulté principale vient du fait de la classer comme un objet dur ? Bien que personne ne le confondre avec un opus majeur, je dois avouer que j'étais satisfait de la caractérisation - les personnages semblaient plus humains que dans tout ce que j'ai fait, plus proche de la vie - et plus que satisfait de l'intrigue. Le problème avec une intrigue très organisée, telle que j'ai une prédilection, est qu'elle détermine et contrôle le mouvement de l'histoire. Je sais que j'ai tendance à minimiser les scènes individuelles, à faire du livre l'unité d'effet. Chandler pratique, et a déclaré, la théorie opposée: qu'une bonne intrigue est celle qui fait de bonnes scènes. Je ne veux pas donner l'impression qu'il est ma bête noire. Bon sang, c'est l'un de mes maîtres. Mais je peux voir autour de lui et je suis de plus en plus en désaccord avec une grande partie de sa théorie et de sa pratique. C'est pourquoi le livre actuel, qui est plus différent de Chandler et qui me ressemble plus que n'importe lequel des autres livres de Macdonald, est important pour moi, et pourquoi j'ai exposé mes idées sur Chandler de manière si détaillée. Selon moi, mon espoir de succès en tant qu'écrivain, à la fois artistique et commercial, réside dans le développement de mon propre point de vue, de mon art et de ma technique à la limite. Chandler avait quelque chose à dire ou à dire, et l'a dit avec force. J'ai quelque chose de différent à dire, sur des sujets similaires et la même société. La satisfaction de le dire et l'espoir de le dire mieux sont plus importants pour moi que mon statut d'artiste commercial ne semble le justifier. Mais si je surévalue mon travail, c'est le défaut de la vertu de croire en ce que je fais. Ma capacité particulière à prendre le mystère comme une forme sérieuse est la moitié de ma force en tant qu'écrivain de mystère. Je souhaite seulement que The Convenient Corpse soit un meilleur exemple de ce dont je parle. Maintenant c'est à moi d'en écrire un.

Je préfère faire ça plutôt que de réécrire le livre que je viens de terminer d'écrire et de réécrire. Mes normes sont élevées même si elles peuvent se tromper, et je ne laisse jamais un livre hors de mes mains tant que je ne lui ai pas donné tout ce que je possède en ce moment. Un de mes problèmes évidents, cependant, est de faire un travail de premier ordre sur un livre qui me rapportera finalement environ trois mille dollars, ce qui est à peine assez pour vivre pendant six mois. Si Pocket Books décide de le faire, est-ce la question en jeu? Je me rends compte, bien sûr, que votre intention et celle de Pocket Books est de trouver des moyens d'améliorer les ventes et accessoirement mes revenus. À la lumière de cela, j'espère que ma contre-affirmation ne semble pas grossière. Je suppose que j'ai été un peu surpris par la suggestion que des experts pourraient affiner mon livre pour moi. Si une réécriture doit être faite, je sens que je dois le faire moi-même. La révision par des personnes autres que l'écrivain peut éventuellement fonctionner pour un livre, mais elle ne peut pas fonctionner pour un écrivain. C'est pourquoi les écrivains hollywoodiens perdent si rapidement leur moralité et leur capacité d'écriture finalement, et pourquoi les films en général sont si mauvais. Un écrivain doit défendre son sentiment de création libre et joyeuse, aussi illusoire soit-elle, et son sentiment que ce qu'il écrit est son propre travail.
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