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Numéro hors-série

             

Romans policiers

Une série de chroniques de

Copernique Marshall

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Annexe no. 3a

Lettre de 
Raymond Chandler à James Sandoe (*)
En date du 14 avril 1949
À propos du premier roman de Ross Macdonald, The Moving Target 

(*) Critique littéraire - New York Herald Tribune

Provenance :

Selected Letters of Raymond Chandler
Edited by Frank MacShane
Random House, 1987 - pp. 163-164.

Version française 

Pour la version originelle anglaise,

Cliquez ICI

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Lettre de 
Raymond Chandler à James Sandoe (*)
En date du 14 avril 1949
À propos du premier roman de Ross Macdonald, The Moving Target 

(*) Critique littéraire - New York Herald Tribune

Provenance :

Selected Letters of Raymond Chandler
Edited by Frank MacShane
Random House, 1987 - pp. 163-164.

Tradaptation :
Fawzi Malhasti

(La version originelle anglaise peut être lue ICI.)

*

Note de Mme Malhasti :

J'ai mis entre crochets, compte tenu de la manière d'écrire de Chandler, la traduction mot-à-mot de certaines expressions. Et, pour rendre la lecture de ses propos plus facile, j'ai modifié quelque peu la séparation en paragraphes du texte. 

*

Note (de Frank MacShane) :

Bien que Chandler ait reconnu le talent de Ross Macdonald, ses commentaires, comme on pourra le constater, à la lecture de ce qui suit, furent plutôt défavorables car il lui reprocha son style relativement egocentrique.

Le texte :

6005 Camino de la Costa
La Jolla, California
Le 14 avril, 1949

J'ai lu The Moving Target de John [Ross] Macdonald et je dois avouer que j'en ai été fort impressionné, mais d'une manière assez particulière. Je me suis dit qu'il pourrait servir de thème à une conférence [de tremplin à un sermon] ayant pour thème Comment ne pas écrire de manière affectée.


Ce que vous dites du pastiche est bien sûr tout à fait vrai, et il m'a paru évident que certains éléments de l'intrigue ont été emmpruntés ici et là. Par exemples, le début de ce roman est une copie plus ou moins exacte du début de The Big Sleep : une femme paralysée plutôt qu'un homme, une fortune dont la provenance est douteuse... Et il est évident que l'avocat, ami mais traite, est sorti tout droit de The Thin Man. Mais je suis personnellement assez tolérant [élizabthéen] vis-à-vis ce genre d'emprunts. Ils sont sans importance quand on part du principe que tous les écrivains doivent commencer par imiter leurs prédécesseurs et que si on tient à se caser dans un certain domaine, il est normal que l'on se serve de formules acceptées ou qui ont eu un certain succès. Au début.

Ce qui m'a frappé dans ce livre, cependant (et je suppose que je ne devrais pas écrire ce qui suit si je ne pensais pas que l'auteur a quand même un certain talent), c'est d'abord quelque chose qui m'a paru quelque peu déplacé et même désagréable, une sorte de m'as-tu vu. Voici, ai-je pensé, un auteur qui essaie d'attirer un certain public par une intrigue au coeur de laquelle se trouve une certaine violence mais qui tient absolument à souligner que, personnellement, cette violence ne lui plait pas parce qu'il est très cultivé et même raffiné. 

Il écrit, par exemples, qu'une une voiture est atteinte d'une "acné de rouille" et non, tout simplement, «rouillée» ou que des gribouillages sur les murs sont des "graffitis". - Vous voyez, laisse-t-il sous-entendre, je suis non seulement cultivé, mais je possède également certaines notions de l'italien. - Ailleurs, j'ai pu lire "oscillation du podex". - Hé : non seulement je connais un peu d'italien, mais je suis également un latiniste et particulièment versé dans le latin utilisé en medecine. - Plus loin  : "Les secondes s'empilèrent de manière précaire comme une tour de jetons de poker", etc. - Difficile de comprendre cette image car on ne sait pas trop ce à quoi elle pourrait correspondre.

Les scènes sont bien gérées. Il est évident qu'une certaine expérience est à la base des mots et expressions utilisés pour la rédaction de ce roman et je ne serais pas surpris qu'il s'agit là d'un écrivain qui, sous un autre nom, a un certain succès littéraire dans un autre domaine. Ce que je me pose comme question, c'est si cette «préciosité» [pretentiousness] qui découle de l'utilisation d'expressions ou de mots choisis pour leur effet peut être attirante pour un lecteur. Cela ne me semble pas évident. Oh, on pourrait à la rigueur justifier cette façon d'écrire si le sujet traité, l'intrigue, le fond du roman était conçu au même niveau de raffinement ou de complexité sauf qu'en combinant les deux, il n'est sûr qu'on puisse en faire un best-seller.

Lorsqu'on dit «taché de rouille» (ou «percé par», et j'irais même, mais pas tout à fait, jusqu'à «maculé»), l'on transmet à la fois une image simple et visuelle. Mais lorsqu'on écrit «[atteint de l']acné de la rouille», l'attention du lecteur est instantanément détournée de la chose décrite vers celui qui la décrit. II s'agit là, à mon avis, d'une d'un chose à ne pas faire, d'une mauvaise utilisation de la stylistique dont la cause, j,en suis convaincu, est l'incapacité de certains écrivains de traduire en mots et phrases des émotions naturelles, sidons : animales. ce sont, ceux qui décrivent le monde cette façon, des gens qui ne ressentent rien, des eunuques littéraires qui doivent se rabattre sur des terminologies tortueuses pour se différencier des autres. C'est le genre d'esprit qui font que les magazines d'avant-garde continuent à se vendre et il est assez curieux qu'on veuille utiliser ce genre de prose dans la rédaction de policiers. (*)

R. C.

(*) On me pardonnera les détours que j'ai empruntés pour tradapter ce dernier paragraphe, mais j'ai voulu en transmette le sens plutôt que d'en donner bêtement une traduction rédigée dans une langue autre que la mienne. - F.M.

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